Pascal et les demi-habiles : anatomie de la gauche intellectuelle
Il y a plus de trois siècles, Blaise Pascal avait déjà identifié ce problème dans son œuvre célèbre : les Pensées.
Dans une récente vidéo publiée sur X, nous pouvons apprécier l’historien Johann Chapoutot évoquer ce qu’être de droite et de gauche veut dire. Ce faisant, il se révèle être le demi-habile pascalien par excellence.
Chapoutot est suffisamment intelligent pour avoir une réflexion plus complexe que le prolétaire “de comptoir”, comme il le dit lui-même, mais pas assez pour comprendre que son idéologie est incapable de saisir l’ensemble des phénomènes humains, et qu’elle est donc, par conséquent, dangereuse. L’imprévisibilité de l’action humaine, l’arrogance d’une raison qui se pense omnisciente, la conviction que tout peut être planifié, rationalisé, corrigé par l’intellect... Voilà le piège dans lequel tombent systématiquement les penseurs semi-habiles qui se croient au-dessus du lot.
Il y a plus de trois siècles, Blaise Pascal avait déjà identifié ce problème dans son œuvre célèbre : les Pensées. Dans les fragments de celles-ci, il identifie cinq catégories de personnes, mais trois d’entre elles dominent et structurent la société. Comprendre cette typologie, c’est comprendre pourquoi certaines élites intellectuelles échouent systématiquement à améliorer le monde qu’elles prétendent transformer. Volontairement, nous n’aborderons pas dans cet article deux de ces cinq catégories : les dévots et les chrétiens parfaits.
Le peuple et la sagesse intuitive
La catégorie la plus importante est “Le Peuple”, qui n’a pas de réflexion théorique poussée et reproduit simplement les normes, par habitus et tradition. Pascal parle d’une “simplicité crédule”, qui a “néanmoins un fondement très solide” car elle s’adapte particulièrement bien au monde. Après tout, le peuple émane du monde, en fait partie et le façonne plus sûrement que quiconque. Il en est le fondement. L’habitus est une sagesse intuitive.
C’est précisément cette catégorie qui catalyse tout le mépris de classe des demi-habiles, à l’image de Chapoutot. Le peuple n’a peut-être pas lu Bourdieu, Sartre ou Foucault, ni fait d’études supérieures, mais il possède une forme de sagesse pratique, ancrée dans l’expérience directe du réel et héritée des expériences passées, qu’elles soient les siennes ou celles de ses ancêtres. Ses intuitions tacites, ses traditions organiques, ses “préjugés”, sont le fruit d’un apprentissage collectif qui a prouvé sa véracité par le fait qu’il a traversé les siècles.
C’est ce que Hayek appelait la “connaissance tacite”. Cette connaissance désigne les connaissances implicites, non formalisées, verbalisées et “comprises” (dans le sens non formellement théorisées) qu’ont les individus. Ils utilisent cet ensemble d’informations quotidiennement sans nécessairement avoir besoin de les articuler ou de les comprendre pleinement. Condensées, elles forment une véritable sagesse de l’habitus qui guide efficacement l’action humaine.
Les demi-habiles : le milieu de la Bell Curve
“Les demi-habiles”, ceux qui sont capables de débuter un raisonnement (grâce à l’éducation), mais pas de le poursuivre complètement. Ils perçoivent les problèmes, les injustices, l’état imparfait du monde des hommes. Ils sont cependant incapables de bien les comprendre dans leur globalité. Pour Pascal, les demi-habiles en viennent à mépriser facilement les personnes de grande naissance, pour qui “la naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard.” Le ressentiment, la jalousie et l’envie les meuvent plus que les autres catégories de la population. Une réalité que formalisera très bien plus tard Ludwig von Mises dans son essai Le ressentiment anticapitaliste.
“Ceux d’entre deux qui sont sortis de l’ignorance naturelle, et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent plus mal de tout que les autres.” (Fragment XXIX. Pensées)
Le cœur du problème réside bien là : les demi-habiles “troublent le monde”. Ils ne se contentent pas de mal comprendre, ils agissent sur cette mauvaise compréhension. Armés de leurs diplômes et de leur vocabulaire sophistiqué, ils se lancent dans des réformes, des révolutions, des transformations sociales dont ils ne peuvent anticiper les conséquences. Leur intelligence partielle est plus dangereuse que l’ignorance totale, car elle leur donne l’audace d’agir sans la sagesse qui devrait tempérer cette audace.
Ce sont ceux qui sont “sortis de l’ignorance naturelle” mais qui demeurent “bloqués dans cet entre-deux”. Ils méprisent facilement à la fois ceux qui sont moins instruits qu’eux et ceux qui sont meilleurs qu’ils ne le sont. Comme le disait Pascal dans ses Pensées, “Ceux-là troublent le monde, et jugent plus mal de tout que les autres.” (XXIX. Pensées Morales). Dit autrement, pour reprendre l’image efficace du meme de l’IQ Curve, le demi-habile est la personne bloquée au milieu de la Bell Curve, convaincue de saisir parfaitement la complexité des dynamiques humaines mais qui navigue sans cesse dans l’incompréhension totale des choses qui l’entourent.
Les habiles : la sagesse pratique
“Les habiles” sont ceux qui, selon Pascal, sont capables de poursuivre un raisonnement profond. Ils comprennent l’importance des normes et des traditions héritées, même si celles-ci sont imparfaites. Ils les acceptent et savent composer avec afin de naviguer intelligemment dans la société. Ici, c’est la notion pascalienne de la “pensée de derrière” qui est importante. Elle renvoie à la façon dont les gens jugent, comprennent les autres et le monde, toujours dans leur intérêt propre. Ils sont, avec le peuple, les forces motrices de la société. Bien plus que les demi-habiles qui, quant à eux, sont les forces de régression pour la société.
En somme, l’habile a franchi un seuil que le demi-habile n’a pas encore atteint et n’atteindra peut-être jamais : il a compris les limites de sa propre compréhension, ou, pour reprendre la maxime socratique, il accepte que sa propre ignorance est l’étape nécessaire vers la sagesse. Il sait que derrière l’injustice apparente se cache parfois un ordre invisible, fruit d’un processus évolutif qu’aucun esprit individuel ne peut saisir entièrement. Il ne méprise pas les traditions simplement parce qu’il en comprend l’origine imparfaite, il reconnaît qu’elles ont survécu pour de bonnes raisons, même si ces raisons ne sont pas toujours évidentes. Comme dira Chesterton plus tard, c’est une folie d’abattre des barrières sans savoir pourquoi elles ont été érigées dans un premier temps.
Les demi-habiles aujourd’hui
“Le peuple et les habiles composent pour l’ordinaire le train du monde. Les autres le méprisent et en sont méprisés.” (Fragment XXIX. Pensées, Morales)
Cette phrase résume parfaitement la vision de Pascal : ce sont le peuple et les habiles qui font tourner le monde. Les premiers par leur labeur et leur bon sens pratique, les seconds par leur sagesse et leur compréhension profonde de l’ordre social. Les demi-habiles, eux, passent leur temps à mépriser les uns et les autres, tout en étant méprisés en retour. Ils sont l’élément perturbateur, celui qui ne comprend pas la société et la met en péril en voulant l’améliorer.
Le peuple travaille, construit et transmet. Les habiles guident, tempèrent, préservent. Les demi-habiles critiquent, déconstruisent, réforment. Trois siècles et demi plus tard, force est de constater que le raisonnement de Pascal est toujours d’actualité. Les demi-habiles existent toujours, pire, la modernité nous en donne plus que jamais auparavant. L’éducation de masse a produit des millions d’individus “sortis de l’ignorance naturelle” mais incapables d’atteindre la véritable sagesse. Ils forment cette classe dangereuse, coincée au milieu : assez instruite pour être arrogante, pas assez sage pour être humble.
Finalement, c’est tout le problème de la gauche et des collectivistes en général, et pourquoi ces intellectuels se trompent toujours : ils manquent cruellement d’humilité. Ils ne peuvent pas concevoir qu’un esprit, aussi génial soit-il, ne peut pas condenser, analyser et saisir l’ensemble de l’information et de la connaissance. Méprisant constamment la sagesse populaire du comptoir, ce bon sens paysan, ils estiment que tout doit être intellectualisé et que la seule pensée intéressante et valide est nécessairement celle qui est précisément la plus contre-intuitive possible. De ce fait, ils se trompent plus souvent qu’ils n’ont raison. De ce fait, et comme à l’époque de Pascal, ce sont eux qui “troublent le monde” plus assurément que tous les autres.
Donc oui, comme le dit Chapoutot, être de gauche est difficile, car être de gauche est une insurrection permanente et sans répit contre l’évidence et le réel, qui est, pour reprendre ses termes, “sale et primaire”.



