Monnaie, Déflation & IA
“Nous ne devons pas redouter la déflation. Nous devons la chérir autant que nos libertés.” Jörg Guido Hülsmann
Cet article est issu des notes réalisées pour une intervention publique faite en mai 2026 sur la thématique “Déflation, IA et Bitcoin” et reprend des idées déjà publiées dans certains articles.
“Nous ne devons pas redouter la déflation. Nous devons la chérir autant que nos libertés.” Jörg Guido Hülsmann
Il y a un paradoxe au cœur de notre époque que personne ne semble vouloir poser franchement. De 1774 à 1900 aux États-Unis, l’inflation nette sur un siècle était quasi nulle. Les prix baissaient régulièrement, non pas par récession mais par gains de productivité. Chaque invention faisait baisser le coût de fabrication. C’est ce qu’il faudrait apprendre à nommer la bonne déflation, le résultat naturel et souhaitable d’une économie productive. Et puis tout a basculé. Les travailleurs américains sont aujourd’hui cinq à six fois plus productifs qu’en 1913. Ces gains auraient dû se traduire en pouvoir d’achat croissant. Au lieu de ça, le dollar a perdu près de 97% de sa valeur sur la même période. Le travailleur de 1913 effectuait environ 2 200 heures par an pour vivre dignement. Cent ans plus tard, son arrière-petit-fils, infiniment plus productif, en fait toujours 2 000. Quelqu’un, quelque part, a confisqué les six septièmes de la vie que la technologie aurait dû nous rendre.
La machine qui réalise cette confiscation porte un nom assez simple, les banques centrales et leur impression monétaire continue, typiquement à 2% par an. Leur mission, présentée au public sous l’alibi bienveillant du mandat de stabilité des prix, profite d’abord à l’État moderne et à ses alliés bancaires les plus proches, ceux qui reçoivent la nouvelle monnaie créée chaque mois avant que les prix n’aient eu le temps de s’ajuster. Elle laisse à tous les autres, et particulièrement aux épargnants, aux retraités et aux salariés à revenu fixe, le soin d’absorber silencieusement la facture sous forme d’érosion permanente de leur patrimoine.
“Dans le cours des changements entraînés par l’inflation, nous avons des groupes qui sont avantagés et des groupes qui réalisent directement des profits. Je n’emploie pas le terme de profits pour en faire reproche à ces gens, car s’il y a quelqu’un à blâmer, c’est le gouvernement qui a établi l’inflation. Et il y a toujours des gens qui sont partisans de l’inflation parce qu’ils comprennent ce qui va se passer plus tôt que les autres. Leurs profits à cette occasion tiennent au fait qu’il y aura nécessairement inégalité dans les répercussions de l’inflation.”
— Ludwig von Mises, Politique économique — Réflexions pour aujourd’hui et pour demain, Institut Coppet, 2025, p. 84
Cette captation silencieuse, organisée par la loi, n’aurait jamais pu prospérer sans un coup de maître intellectuel : faire passer la déflation, c’est à dire l’appréciation naturelle du prix dans un contexte de gains de productivité et de baisse généralisée des coûts, comme une anormalité économique, alors qu’il s’agit de l’état naturel du marché.
Ce renversement du sens commun économique, opéré principalement après la révolution keynésienne de 1936, est l’une des plus grandes opérations de propagande monétaire de l’histoire. Il faut, pour s’en libérer, remonter à la longue lignée d’économistes qui, depuis presque deux siècles, voire plus, ont défendu une idée toute simple. La baisse des prix, lorsqu’elle découle des gains de productivité du marché libre, n’est pas un problème. C’est une bénédiction, une force libératrice et humaniste.
Le miracle déflationniste américain de 1865 à 1896
Pour comprendre à quel point l’idée moderne selon laquelle la déflation entraînerait la dépression est absurde, il suffit de regarder la période américaine la plus longue de baisse continue des prix : les trois décennies allant de 1865 à 1896. Sous l’étalon-or international, sans Réserve Fédérale, sans politique monétaire décidé par le politique, l’économie américaine a connu sur cette période une croissance phénoménale. Les prix de gros ont baissé d’environ 50% tandis que la production réelle quadruplait, que la population passait de 35 millions à 76 millions d’habitants, que le capital privé net croissait en moyenne de plus de 3% par an et que la croissance du produit intérieur brut réel s’établissait autour de 4% par an.
Trente ans de baisse des prix continue, trente ans de croissance économique explosive, trente ans pendant lesquels chaque dollar économisé valait l’année suivante un peu plus que l’année précédente, et trente ans pendant lesquels un salarié à salaire nominal stable voyait, sans rien faire, son pouvoir d’achat réel augmenter en même temps que s’appréciait naturellement le prix de la monnaie. Aucune banque centrale ne venait entraver la marche normale de cette économie productive, aucun mandat de stabilité des prix ne venait confisquer ces gains en empêchant la baisse des prix par l’injection de monnaie supplémentaire sur le marché du capital monétaire. La prospérité se redistribuait équitablement et instantanément entre les mains des épargnants et des détenteurs de la monnaie.
Prenons un exemple moderne et concret pour comprendre ce qui se passe quand on ne quitte pas ce régime déflationniste. L’énergie solaire. Le coût de production des panneaux photovoltaïques a chuté de plus de 90% depuis les années 1980. Les rendements ont explosé, la durabilité s’est améliorée. Pourtant, la facture énergétique des ménages n’a cessé d’augmenter. Où sont passés ces gains de productivité ? Ils ont été absorbés par l’expansion monétaire et la hausse généralisée des prix des actifs et des matières premières. La même mécanique opère sur des dizaines de secteurs où la technologie a fait baisser les coûts unitaires de 70% à 95% au cours des trente dernières années, et où pourtant les ménages ne voient jamais ces baisses arriver dans leur portefeuille.
Cette période est, dans les manuels modernes, baptisée pudiquement “Grande Dépression de 1873 à 1896”, expression curieuse qui suggère vingt-trois années consécutives de crise économique. Cette qualification est simpliste et fondée uniquement sur la baisse de l’indice des prix. Quand on regarde les revenus réels, la production industrielle, le pouvoir d’achat des ménages ou le capital accumulé, on constate l’inverse exact : ce furent les années dorées du capitalisme américain. George Selgin, dans son ouvrage Less than Zero (1997) par l’Institute of Economic Affairs, l’explique simplement (p. 51) :
“La “Grande Dépression” de 1873 à 1896, lorsque les prix de gros britanniques ont baissé d’environ un tiers, fut en réalité une période de hausse des revenus réels. Aussi la Grande Dépression, considérée comme une dépression de quoi que ce soit d’autre que du niveau des prix, apparaît être un mythe.”
Cette analyse, démontrée par les chiffres, est si embarrassante pour le dogme contemporain que même Milton Friedman, dans sa monumentale Monetary History of the United States co-écrite avec Anna Schwartz, est obligé d’admettre :
“Les données américaines pour l’essentiel de la période 1873-1896 semblent contredire vigoureusement la conviction largement répandue selon laquelle des prix en forte baisse seraient incompatibles avec une production en forte hausse.”
L’icône de l’école monétariste de Chicago, l’homme qui a structuré la théorie monétaire de la seconde moitié du 20ème siècle, se trouve ainsi forcé de reconnaître que la position officielle des banques centrales et de la profession économique contemporaine est, sur cette question fondamentale, contraire à l’observation empirique brute.
La productivity norm, cette orthodoxie enterrée
Cette compréhension intuitive selon laquelle les prix doivent refléter les coûts unitaires de production, et donc baisser lorsque la productivité augmente, porte un nom dans la littérature économique, il s’agit de la productivity norm, ou la norme de la productivité. Elle est aujourd’hui présentée comme une excentricité libertarienne ou autrichienne. Cette présentation est historiquement fausse. C’était au contraire l’orthodoxie absolue de l’économie classique et néoclassique, depuis Samuel Bailey en 1837 jusqu’à la révolution keynésienne de 1936.
La liste de ses défenseurs est impressionnante. Samuel Bailey, dès 1837 dans son ouvrage Money and Its Vicissitudes in Value, posait le principe éthique fondamental selon lequel les baisses de prix dues à la productivité sont justes parce qu’elles bénéficient autant aux créanciers qu’aux débiteurs, autant aux retraités qu’aux salariés. Robert Giffen, en 1879, démontait déjà de son vivant la légende selon laquelle l’Angleterre traversait une grande dépression alors qu’elle vivait une période d’enrichissement réel généralisé.
Alfred Marshall, fondateur de l’économie néoclassique et professeur de Keynes lui-même à Cambridge, a témoigné avec fierté en 1886 devant la Royal Commission on the Depression of Trade and Industry pour défendre l’idée que cette prétendue dépression n’était que la traduction nominale du progrès économique. Son Principles of Economics, publié en 1890 et qui restera la référence académique anglo-saxonne pendant cinquante ans, consacre les chapitres XII et XIII du livre VI à expliquer pourquoi les coûts unitaires baissent par division du travail, accumulation du capital et progrès technique, sans jamais voir là un problème mais au contraire une évidence civilisationnelle.
Cette tradition se prolonge avec Francis Edgeworth, Arthur Pigou et Ralph Hawtrey, qui écrivait en 1925 qu’il n’y avait “aucune raison d’exclure les receveurs de revenus fixes des gains de productivité par la politique monétaire”. Friedrich Hayek lui-même, dans Monetary Theory and the Trade Cycle publié en 1933, expliquait que la stabilité forcée des prix par intervention de la banque centrale était nuisible parce qu’elle masquait le signal économique réel transmis par les coûts. Même John Maynard Keynes, dans sa Théorie Générale de 1936, hésite explicitement aux pages 270 et 271 avec l’idée d’une productivity norm avant de basculer définitivement vers le zéro inflation comme objectif.
Cette généalogie est cruciale parce qu’elle dément l’argument paresseux selon lequel les défenseurs contemporains de la déflation seraient des économistes farfelus. Marshall, Edgeworth, Giffen, Pigou et Hawtrey ne sont pas des libertariens marginaux mais bien les fondateurs de l’économie néoclassique mainstream, ceux dont la pensée a structuré l’enseignement académique pendant un demi-siècle. La productivity norm n’est pas une excentricité contemporaine, elle était la norme avant que l’économie keynésienne soit propulsée comme seule orthodoxie économique dans les années 1930.
Le plus grand vol de l’histoire
George Selgin, dans Less than Zero, propose une expérience de pensée vertigineuse. Imaginons que, de 1946 à 1976, les États-Unis aient appliqué une productivity norm cohérente. La productivité totale des facteurs ayant crû en moyenne de 2% par an sur cette période, les prix à la consommation auraient dû baisser dans la même proportion. Au lieu de ce qui aurait dû arriver, à savoir des prix divisés par deux, c’est exactement l’inverse qui s’est produit, et les prix américains ont quasiment triplé. La différence entre ces deux scénarios, c’est à dire entre ce qu’un Américain aurait dû gagner en pouvoir d’achat réel et ce qu’il a effectivement reçu, représente un facteur de six. Sur trente ans. Sans qu’aucune loi fiscale n’ait été votée, sans qu’aucun débat démocratique n’ait eu lieu et sans qu’aucun journaliste ne s’en émeuve jamais.
Cette captation silencieuse n’est pas une opinion polémique mais un fait comptable, démontrable et mesurable. Et elle se poursuit aujourd’hui à un rythme stable sous le mandat dit de “stabilité des prix” qui fixe l’inflation cible à 2% par an. Ces 2% annuels, présentés au public comme un objectif technique neutre, constituent en réalité la confiscation programmée et perpétuelle d’une fraction de l’épargne, du salaire et du capital de chaque citoyen.
Hans Sennholz, élève direct de Ludwig von Mises et docteur en économie sous sa direction, le formulait dans son ouvrage Age of Inflation (1979) :
“L’inflation, ajoutée à la fiscalité, dépasse probablement un tiers du revenu disponible américain, et constitue à ce titre le plus grand transfert de richesse de l’histoire de l’humanité.”
Le plus grand transfert de richesse de l’histoire de l’humanité, pas le servage féodal, pas l’esclavage, pas la colonisation, mais bien l’inflation monétaire moderne combinée à la fiscalité de l’État-providence. Sennholz, témoin direct de l’hyperinflation allemande de 1923 dans son enfance, savait de quoi il parlait. Et plus loin, sur le caractère légalisé de ce vol :
“Une fois les lois sur le cours légal solidement établies, la répudiation des dettes par dépréciation monétaire put devenir l'un des grands vols de notre temps. La jurisprudence contemporaine fut totalement paralysée dans sa défense et son administration de la justice dès lors qu'elle accepta les lois sur le cours légal. Une dette d'un million de marks-or pouvait ainsi être légalement libérée avec un million de marks-papier qui achetaient moins d'un centime américain.”
Pour mesurer ce que ce choix a coûté concrètement aux ménages occidentaux, il suffit de regarder la productivité horaire moderne. Elle a doublé ou triplé depuis 1970, et augmenté d’environ 35% depuis 1990 pour un individu occupant le même poste dans le même secteur de l’économie. Si nous laissions les gains de productivité se traduire par une hausse du pouvoir d’achat de la monnaie, comme ce fut le cas durant l’étalon-or, il est probable qu’un mi-temps puisse aujourd’hui faire vivre la même famille qu’un temps plein des années 1970. Trois jours de travail par semaine au lieu de cinq. Ce monde existait, il a été littéralement nôtre, et il nous a été silencieusement retiré sans que personne ne s’en aperçoive.
Le mécanisme est limpide. C’est un vol parfaitement légal, méthodiquement organisé par les institutions monétaires, et que la justice ne peut sanctionner précisément parce que la loi elle-même l’organise. C’est, comme l’écrivait déjà Frédéric Bastiat il y a près de deux cents ans en parlant d’autres formes de spoliation étatique, l’art de transformer la loi en instrument de spoliation systématique.
L’asymétrie morale entre inflation et déflation
Mais alors, dira-t-on, si l’inflation est un vol si massif, comment se fait-il que personne ne s’en émeuve dans le débat public ? Comment se fait-il que tous les économistes mainstream, tous les médias dominants, tous les manuels scolaires présentent la déflation comme l’ennemie publique numéro un alors qu’elle serait, en réalité, le remède à ce vol ?
Voici la réponse que donne Jörg Guido Hülsmann dans son essai Déflation et Liberté (2008) :
“L'inflation est une arnaque qui passe inaperçue et se prête donc très bien à l'exploitation de la population par ses fausses élites, tandis que la déflation se traduit par une redistribution qui s'affiche à travers des banqueroutes régies par la loi.”
Hülsmann pousse la démonstration au-delà du diagnostic technique vers l’analyse politique. Il identifie quelque chose que ni Mises ni Rothbard n’avaient explicitement formulé :
“L'inflation est le moyen par lequel ces individus et ces groupes s'enrichissent, sans aucune justification, au détriment de la population en général. Et comme elle protège l'establishment politique et économique national de la concurrence du reste de la société, l'inflation bloque la mobilité sociale. Les riches restent riches plus longtemps et les pauvres restent pauvres plus longtemps que dans une société libre.”
Cette inversion est radicale par rapport à ce qu’on nous inculque en temps normal. Les socialistes nous expliquent depuis cent cinquante ans que le capitalisme creuse les inégalités. Hülsmann démontre exactement le contraire. C’est l’interventionnisme monétaire, c’est à dire la négation institutionnelle du capitalisme, qui creuse les inégalités. Dans une société à monnaie saine, les fortunes se font et se défont au rythme du marché. Dans une société à inflation perpétuelle, les premiers servis accumulent indéfiniment, et les derniers servis paient indéfiniment.
Le mandat des banques centrales, ou comment l’État finance sa propre croissance
Pour comprendre pourquoi les banques centrales ne sont pas des institutions techniques neutres mais bien des instruments politiques au service d’un objectif précis, il faut revenir à un texte qui devrait être enseigné dans toutes les écoles d’économie. Il s’agit du chapitre VI de Conséquences Économiques de la Paix, publié en 1919 par un jeune économiste de trente-six ans nommé John Maynard Keynes :
“Par un processus continu d'inflation, les gouvernements peuvent confisquer, secrètement et à l'insu de tous, une part importante de la richesse de leurs citoyens. Par cette méthode, non seulement ils confisquent, mais ils confisquent arbitrairement, et tandis que le processus appauvrit beaucoup de gens, il en enrichit en réalité quelques-uns. Lénine avait certainement raison. Il n'y a pas de moyen plus subtil, ni plus sûr, de renverser les bases existantes de la société que de corrompre la monnaie.”
Ces lignes, écrites par celui qui deviendra dix-sept ans plus tard le théoricien officiel du programme inflationniste mondial, restent l’une des plus claires descriptions jamais formulées du mécanisme à l’œuvre. Le même Keynes qui, en 1919, dénonçait la corruption monétaire comme l’arme suprême de renversement social, deviendra en 1936 l’architecte intellectuel de l’institutionnalisation de cette arme. Il faut s’arrêter quelques instants sur cette schizophrénie historique : c’est exactement le même homme, jeune Keynes lucide puis Keynes officiel triomphant, qui a successivement diagnostiqué la maladie puis vendu le médicament empoisonné qui allait la généraliser pendant un siècle.
Pourquoi les banques centrales s’engagent-elles à perpétuité sur ces fameux 2% d’inflation ? Pourquoi pas zéro, pourquoi pas même une légère déflation, comme l’orthodoxie pré-keynésienne le préconisait ? La réponse est, encore une fois, à chercher dans le diagnostic de Hülsmann :
“La croissance de l'État-providence n'aurait pas été possible sans l'inflation. Un gouvernement qui contrôle la production de papier-monnaie peut croître pratiquement sans limite.”
L’inflation à 2% par an n’est pas une politique technique neutre. C’est, mathématiquement, le mécanisme par lequel un État massivement endetté allège sa dette en monnaie constante sans avoir à voter le moindre impôt visible. Aux États-Unis, la dette publique fédérale dépasse aujourd’hui les 34 000 milliards de dollars. À 2% d’inflation annuelle, cela représente un transfert silencieux de plus de 680 milliards de dollars par an des créanciers vers le débiteur, c’est à dire vers l’État lui-même, sans loi, sans débat et sans signature.
Voilà la fonction réelle de la banque centrale moderne, qui n’est pas la stabilité des prix mais bien le financement caché de la dette publique par dépréciation continue de la monnaie. Tous ses alliés objectifs, c’est à dire les banques privées qui prêtent à l’État, les grandes entreprises qui empruntent à taux subventionnés et les détenteurs d’actifs qui voient leurs valorisations s’envoler, captent au passage l’essentiel des gains de cette opération. Les perdants sont toujours les mêmes : épargnants, retraités, salariés à revenu fixe et classes moyennes dépourvues d’actifs financiers significatifs.
Et maintenant, l’intelligence artificielle arrive
Ce vol monétaire continu, qui dure depuis 1913 et s’est intensifié après l’abandon de l’étalon-or par Nixon en 1971, est sur le point de connaître une accélération sans précédent dans l’histoire humaine. Cette accélération a un nom, l’intelligence artificielle.
Jeff Booth, entrepreneur tech canadien qui n’est ni économiste de formation ni autrichien d’école, a publié en 2020 un ouvrage remarquable intitulé The Price of Tomorrow. Sa thèse centrale, formulée par l’observation directe du marché tech plutôt que par lecture des classiques autrichiens, rejoint pourtant point par point la grande tradition que nous venons de retracer :
“La technologie est une force déflationniste si puissante qu'au final, rien de ce que nous ferons ne pourra l'arrêter. [...] Si l'électricité était une allumette, l'intelligence artificielle est le soleil.”
L’analogie n’est pas anodine, car c’est une erreur de comparer l’intelligence artificielle aux grandes ruptures technologiques précédentes telles que l’électricité, l’automobile ou l’informatique. À chaque fois, expliquaient-ils, les emplois détruits ont été plus que compensés par les emplois créés. Pour Booth, l’électricité n’était pas une technologie exponentielle, ne doublait pas son efficacité tous les dix-huit mois, et surtout, personne n’a jamais pensé qu’elle allait devenir intelligente. L’intelligence artificielle, elle, double effectivement son efficacité tous les dix-huit mois selon la loi de Moore appliquée à l’ensemble du calcul, et elle est par construction destinée à dépasser le travail humain dans presque tous les domaines.
L’IA ne vole pas du travail humain, elle augmente le champ des possibles et libère le temps humain pour des activités plus complexes et plus productives. Sous monnaie saine, chaque heure libérée par la machine devient une heure rendue à l’individu. Le problème n’est donc pas l’IA. Le problème est le mécanisme monétaire qui va s’interposer entre l’IA et l’individu pour confisquer le bénéfice de cette libération.
Cette caractéristique exponentielle, combinée à la déflation technologique mesurée empiriquement à environ 21% de baisse de prix annuelle à performance constante, signifie que la prochaine décennie verra une vague déflationniste sans précédent dans l’histoire économique. Sur dix ans, les prix devraient baisser d’environ 90%. Sur vingt ans, de 99%, si, bien entendu, on laissait faire. Sous monnaie saine, cette baisse passerait intégralement en pouvoir d’achat pour tous les ménages, créant la plus grande explosion de prospérité partagée jamais imaginée.
Mais on ne laissera pas faire, car l’opportunité pour les États et leurs proches de vampiriser ces gains et de consolider plus que jamais leur pouvoir est trop grande.
“Comment pourrions-nous raisonnablement attendre qu'un entrepreneur sans cet accès puisse rivaliser avec une superintelligence ? Si une superintelligence est créée par une entreprise commerciale ou par un petit nombre d'entreprises, la valeur ira pour l'essentiel à elles.”
Si la superintelligence appartient à trois ou quatre entreprises, le marché entrepreneurial classique cesse d’exister tel que nous le connaissons. Il n’est plus question d’un Steve Jobs sortant d’un garage pour révolutionner un secteur, parce que les barrières à l’entrée ne sont plus financières ou logistiques mais deviennent computationnelles et algorithmiques. Ces barrières sont, par nature, structurellement insurmontables pour qui n’a pas accès aux ressources énergétiques et matérielles colossales nécessaires à l’entraînement des modèles IA.
Combinez maintenant ce phénomène avec le mandat de stabilité des prix imposé par les banques centrales. La déflation massive que devrait produire l’intelligence artificielle ne pourra pas advenir dans les prix à la consommation, puisque la création monétaire des banques centrales viendra mécaniquement la neutraliser. Contrairement à ce que pensent les apôtres optimistes du progrès, l’inflation sera toujours bien présente, massive, mais invisible. De manière contre-intuitive, on la verra dans des prix qui demeurent stables au lieu de baisser. Le résultat ne sera pas l’inflation des prix classique visible, celle qui déclenche les manifestations et les unes de journaux. Ce sera la concentration du capital vers les premiers bénéficiaires de la monnaie créée.
Et elle a déjà commencé. Les sept magnifiques, c’est à dire Apple, Alphabet, Microsoft, Amazon, Meta, Tesla et Nvidia, représentent 30% de la capitalisation du S&P 500 et concentrent à elles seules 70% de sa performance depuis janvier 2024. Les 493 autres entreprises affichent des performances quasi nulles. C’est l’effet Cantillon, identifié dès le 18ème siècle par Richard Cantillon dans son Essai sur la nature du commerce en général, et qui est en train de prendre une ampleur que l’humanité n’a jamais connue. Ce sera l’effet Cantillon à une échelle inédite, où les cantillonnaires achèteront les actifs financiers et les ressources en masse, écraseront les petits entrepreneurs et bloqueront durablement l’ascenseur social fantastique qu’est le marché libre. En bref, ils captureront l’intégralité des gains permis par l’IA. Les inégalités n’auront jamais été aussi violentes, malgré le revenu universel.
Le piège du revenu universel
C’est ici que s’impose la solution miracle qu’on commence à entendre partout, des cercles tech américains aux salons bobo parisiens. Il s’agit du revenu universel. Puisque l’intelligence artificielle va détruire des dizaines de millions d’emplois, puisque les gains de productivité vont se concentrer entre quelques mains, l’État va distribuer mensuellement à chaque citoyen un chèque pour compenser la perte de son emploi et lui permettre de continuer à consommer. Le problème serait ainsi résolu de manière humaniste et progressiste.
“Le problème le plus important avec le revenu universel est simplement celui-ci. Cela ne traite pas la cause profonde.”
Le problème n’est pas que les gens manquent d’argent. Le problème est que le mécanisme par lequel la productivité devait revenir aux gens, c’est à dire la baisse des prix sous monnaie saine, a été délibérément cassé par les institutions monétaires. Distribuer un chèque mensuel à des individus dépossédés de leur capacité productive ne répare rien. Au contraire, cela cimente la rupture en institutionnalisant la dépendance, en transformant des hommes libres en allocataires permanents et en faisant de l’État, déjà gigantesque, le distributeur unique et perpétuel des moyens de subsistance.
Pire encore, le revenu universel sera fatalement neutralisé par l’inflation qu’il déclenchera. Distribuer mille euros par mois à cinquante millions de personnes représente une injection monétaire d’environ six cents milliards d’euros par an. Cette injection se traduira mécaniquement par une hausse des prix des biens et services demandés par ces bénéficiaires, c’est à dire les dépenses contraintes comme le logement, l’alimentation, l’énergie et les services. Le pouvoir d’achat réel des bénéficiaires reviendra rapidement à son niveau précédent, mais entre-temps, les premiers bénéficiaires de cette nouvelle vague d’impression monétaire, ceux qui auront capté la nouvelle monnaie avant qu’elle ne se répande dans l’économie, se seront enrichis silencieusement.
Avec une monnaie saine, rare et non manipulable par l’État, les gains de productivité se traduisent mécaniquement par une appréciation du pouvoir d’achat. Dans un tel contexte, il n’y a aucun besoin de revenu universel distribué par l’État providence. La monnaie elle-même devient le revenu universel. Tous les détenteurs de monnaie, sans exception, voient leur pouvoir d’achat augmenter quotidiennement, sans dépendre d’un quelconque guichet bureaucratique, sans humiliation, sans paperasse et sans dépendance.
La prédiction est, dès lors, mathématique. Le revenu universel, présenté comme une solution humaniste à la crise de l’emploi induite par l’intelligence artificielle, dissimulera certainement le plus grand vol et la plus grande captation de richesse de l’histoire de l’humanité. Les bénéficiaires nominaux du chèque mensuel auront été dépossédés trois fois, une première fois de leur emploi par l’intelligence artificielle, une deuxième fois de la déflation qui aurait dû leur revenir, et une troisième fois par l’inflation qui érodera leur chèque au fur et à mesure de sa distribution. Pendant ce temps, sept entreprises technologiques contrôleront l’essentiel de la valeur créée, et l’État, premier servi de la création monétaire perpétuelle, financera sa propre croissance sans avoir à voter le moindre impôt.
Le retour aux monnaies privées
Face à cette mécanique implacable, existe-t-il une issue technique ? Friedrich Hayek, à soixante-dix-sept ans, en 1976, publiait un essai intitulé Denationalisation of Money dans lequel il décrivait, avec une précision dérangeante, la seule issue possible pour rétablir un système monétaire sain :
“Avec l'abolition du monopole gouvernemental d'émission de la monnaie, des émetteurs privés concurrents offriraient une variété de monnaies. La monnaie qui prévaudrait sur le marché serait celle qui maintient le mieux son pouvoir d'achat.”
Hayek décrit ici une monnaie privée, concurrentielle, dont la propriété principale est la stabilité voire l’appréciation de son pouvoir d’achat sous économie en croissance. C’est exactement ce que la combinaison de la rareté absolue de Bitcoin, fixée mathématiquement à vingt-et-un millions d’unités, et d’une économie productive en expansion produit nécessairement, à savoir une déflation par croissance distribuée également entre tous les détenteurs de la monnaie.
Pour la première fois dans l’histoire, l’humanité a à portée de main un intermédiaire d’échange rendant possible un monde véritablement déflationniste. Contrairement à l’or, Bitcoin présente l’avantage d’être suffisamment divisible. Ce que l’or n’a jamais pu accomplir, parce qu’il n’était ni suffisamment divisible pour les micro-transactions modernes ni suffisamment portable pour échapper aux confiscations gouvernementales comme celle de Roosevelt en 1933, Bitcoin le réalise techniquement. Une monnaie à rareté absolue, divisible jusqu’à la huitième décimale, portable sous forme de clé privée mémorisable, résistante à la confiscation par construction cryptographique, et compatible avec un régime de déflation par croissance.
Si un jour le réseau s’accorde à diviser davantage un bitcoin, tous les détenteurs de bitcoins verraient le pouvoir d’achat de leurs bitcoins et de leurs satoshis augmenter de manière égale et instantanée. C’est l’une des grandes vérités de la déflation : en provoquant une hausse du pouvoir d’achat de la monnaie, celle-ci bénéficie également à tous ses détenteurs, sans distinction et sans intermédiaire. C’est précisément le contraire de l’inflation, qui favorise structurellement une classe privilégiée parce qu’elle est par nature un phénomène non uniforme. La déflation est égalitaire dans ses effets, l’inflation est aristocratique. Tout le débat monétaire du siècle qui vient se résume à cette opposition.
Philipp Bagus, dans son ouvrage In Defense of Deflation publié en 2015 chez Springer, mentionne explicitement Bitcoin dès la page 4 de son introduction, dans une formule qui mérite d’être citée parce qu’elle marque l’entrée officielle de Bitcoin dans la défense académique de la déflation par l’école autrichienne :
“Un autre mythe devenu très pertinent récemment est que le rythme de croissance de la masse monétaire doit être au moins aussi élevé que le rythme de croissance économique, sinon il y aurait une déflation des prix nuisible. C'est un argument que même des économistes bien formés brandissent contre l'introduction d'un étalon-or ou contre les chances des bitcoins de devenir monnaie.”
Bagus, professeur d’économie à l’Universidad Rey Juan Carlos de Madrid, traite ainsi Bitcoin sur un strict pied d’égalité avec l’étalon-or comme alternative viable au régime monétaire fiduciaire actuel. Son ouvrage de 240 pages, publié dans une collection académique sérieuse, constitue à ce jour la défense théorique la plus complète et la plus à jour de la déflation. Le chapitre 5 entier est consacré à l’analyse historique détaillée de la growth deflation américaine de 1865-1896, avec chiffres et graphiques, dans une démonstration empirique implacable.
En conclusion
Toute la question, au fond, est de savoir si nous saurons reconnaître à temps la nature exacte du piège qui se referme, si nous saurons distinguer la solution technique apparente du revenu universel distribué par un État omnipotent, de la véritable solution qui consiste dans le retour à une monnaie que personne ne contrôle et qui s’apprécie au rythme du progrès humain. Il s’agit en somme de comprendre que ce que l’on nous présente comme la dépression économique la plus à craindre est en réalité la libération économique la plus prometteuse jamais offerte à l’humanité. La déflation par productivité n’est pas la maladie. Elle est le remède. Et l’intelligence artificielle, loin d’être la menace que l’on nous décrit, pourrait être la dernière chance de notre siècle pour retrouver cette évidence enterrée par un siècle de propagande monétaire.
Pour clore, je reprendrai les mots de Hülsmann en conclusion de son essai de 2008 : “Les dangers de la déflation sont purement imaginaires, mais ses charmes bien réels.”




Excellent article ! Tu remets enfin la déflation à sa juste place : non pas comme une menace, mais comme le véritable fruit d’une économie saine et productive.