Magnifica Humanita, l'IA et l'État
L’encyclique a raison sur beaucoup de points, mais elle oublie une menace essentielle en la confondant avec une solution possible : l'État.
L’encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV est un texte remarquable à bien des égards. Elle perçoit les dangers de la concentration technologique et la menace que les grandes plateformes privées font peser sur la dignité humaine. Le texte identifie le “contrôle social rendu possible par la collecte massive de données et les systèmes algorithmiques”, il parle de “l’architecture de la visibilité”. Mais il a un angle mort : il n’ose pas nommer les États comme les possibles architectes de ces structures de surveillance.
Un comble quand on sait que l’histoire nous montre à maintes reprises que c’est toujours l’État qui est le plus grand pourfendeur des libertés individuelles. Le marché a ses défauts, certes, mais il a cette vertu irremplaçable de disperser le pouvoir. L’État, lui, le concentre. Et la concentration du pouvoir est, par nature, la menace la plus grave qui pèse sur les libertés individuelles.
Or, que fait l’encyclique ? Pire que de taire le danger étatique, elle appelle les pouvoirs publics à réguler, à encadrer, à fixer les règles. Elle tombe dans ce piège qui consiste à croire que le politique serait immunisé des défauts qui affligent les individus sur le marché : la faillibilité, la faiblesse, la corruptibilité. Comme si le législateur échappait soudainement à sa propre condition humaine.
L’humilité, la vraie, celle que l’encyclique appelle pourtant de ses vœux, consisterait à accepter que l’homme est homme, que ses qualités et ses défauts sont distribués chez tous les individus sans exception. Et cette humilité mène à une déduction logique implacable : si le régulateur est lui aussi faillible et corruptible, alors la régulation centralisée est par nature dangereuse. Elle ne fait que déplacer le problème de la concentration du pouvoir, ou plutôt elle l’aggrave, car elle rend cette concentration légale et définitive, avec tout l’appui de coercition violente de l’État.
La vraie réponse à la concentration technologique n’est d’ailleurs pas étatique, elle est subsidiaire. L’encyclique le rappelle elle-même en appelant à une humanisation de la technique par les personnes, les communautés et les corps intermédiaires. C’est un point central, essentiel, et peut-être la seule réponse possible aux problématiques que pointe l’encyclique. Ce rappel du principe de subsidiarité est peut-être même le passage le plus important du texte.
L’encyclique elle-même insiste sur ce point :
“Si tout homme, et toute femme, est appelé à devenir acteur de sa propre vie et à participer à la construction de la société, alors l’organisation sociale doit elle aussi respecter et favoriser cette responsabilité.
La Doctrine sociale de l’Église appelle “subsidiarité” le principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communautés locales et les corps intermédiaires peuvent faire ne doit pas être assumé par des instances supérieures. Les institutions de niveau supérieur doivent reconnaître, protéger et promouvoir la liberté et la créativité des niveaux inférieurs, en coordonnant leurs contributions afin qu’elles coopèrent efficacement au bien commun.”
Le principe de subsidiarité dans la doctrine catholique est donc avant tout un principe de dispersion du pouvoir, de limitation de l’autorité, de défiance saine envers la concentration. Appliqué à la technologie, il sous-entend un monde où des milliers d’acteurs, petits et grands, développent, utilisent et façonnent l’IA sans qu’aucun d’entre eux ne détienne le monopole de la décision sur son usage.
C’est de cette manière, si tout le monde joue à armes égales, que les bonnes actions triompheront des mauvaises. Le catholique influence bien plus durablement le monde par son action juste, vertueuse et libre que ne saurait le faire un puissant par son action coercitive et désincarnée. La seule vraie protection contre la faillibilité humaine, ce n’est pas d’élever un homme au-dessus des autres, c’est de faire en sorte qu’aucun homme ne puisse imposer sa faillibilité à tous.
C’est ici que l’école autrichienne apporte une grille de lecture qui complète parfaitement cette vision de la subsidiarité. En comprenant comment émergent les monopoles sur le marché, les autrichiens identifient d’emblée la cause du problème que l’encyclique confond avec sa solution : l’État.
En réalité, le marché est déjà régulé, les normes sont déjà présentes. Les mécanismes monétaires des banques centrales font en sorte que le capital et le pouvoir se concentrent mécaniquement vers les grandes entreprises, et empêchent l’émergence de concurrents qui sont pourtant les seules forces naturelles capables de contester ces monopoles.
En plaçant l’individu au centre de l’économie et de la société, les autrichiens comprennent aussi que la solution naturelle à ces concentrations de pouvoir ne doit pas être cherchée en haut, mais en bas. Là où vivent les personnes, les familles, les communautés. Exactement là où la subsidiarité catholique place déjà la responsabilité première.
L’encyclique a raison sur beaucoup de points, mais elle oublie une menace essentielle en la confondant avec une solution possible. La subsidiarité est la seule réponse cohérente au risque de concentration du pouvoir. Et c’est en cela qu’il faut compléter la lecture de Magnifica Humanitas par une dose salutaire de défiance envers tous ceux qui, sous couvert de protéger le bien commun, aspirent en réalité à le définir seuls.
La vraie alternative à “quelques empires qui écrivent le catéchisme de l’IA”, ce n’est pas plus d’intervention de l’État. C’est que personne, absolument personne, législateurs inclus, ne puisse écrire les règles pour les autres.



