L'IA et la fin de l'éducation nationale
Aristote, pendant deux mille ans, n’a parlé qu’à Alexandre. Aujourd’hui, il peut parler à vos enfants.
Aristote et Alexandre le Grand
Marc Andreessen rappelait récemment une vérité simple, presque triviale, que nous avions pourtant fini par oublier. Aristote a été le précepteur d’Alexandre le Grand. Et Alexandre a conquis le monde connu. Pendant deux mille ans, le tutorat individuel, le précepteur philosophe et érudit penché sur un seul élève, a été le modèle d’éducation le plus efficace que l’humanité ait jamais inventé. Le seul problème, c’est qu’il était hors de prix. Réservé aux rois, aux princes, aux fils des grandes familles. Le reste de l’humanité s’éduquait comme il pouvait, à la ferme, à l’atelier, ou à l’église pour les plus chanceux.
Andreessen fait aussi référence au pédagogue américain Benjamin Bloom. En 1984, celui-ci a quantifié ce que tous les éducateurs sérieux soupçonnaient déjà. Un élève moyen, pris au 50ème percentile, et confié à un tuteur individuel attentif et compétent, monte au 99ème percentile. Ce n’est pas une amélioration marginale. Un élève moyen devient l’un des meilleurs du groupe. Bloom appelait cela le problème des deux sigmas. La différence entre le tutorat individuel et l’enseignement de masse représente deux écarts-types de performance. Deux mondes.
Et ce que dit ensuite Marc Andreessen, c’est qu’avec l’IA, cette éducation personnalisée, cet apanage des rois d’antan, devient soudainement disponible à tous.
Le précepteur, le marché et l’enrichissement des familles
Il faut comprendre comment l’éducation de masse est apparue dans l’histoire, et surtout comment elle a évacué le modèle du précepteur sans que personne ne s’en émeuve vraiment.
Au 19ème siècle, dans tous les pays industrialisés, on observe que le travail des enfants diminuait avant même l’introduction des lois qui allaient l’interdire. C’était le cas en France, où le travail des enfants déclinait déjà avant les lois de Jules Ferry de 1881-1882 sur l’école obligatoire. Même phénomène aux États-Unis, où le travail des enfants a chuté entre 1880 et 1930, bien avant le Fair Labor Standards Act de 1938. Ce qui a sauvé les enfants, ce n’est pas la loi. C’est l’enrichissement des familles, lui-même permis par l’augmentation continue des salaires, des gains de productivité et du pouvoir d’achat. Le capitalisme et l’épargne accumulée ont libéré le temps des enfants en libérant le temps de leurs parents.
L’État, dans cette histoire, n’a fait qu’arriver après la bataille pour codifier ce que le marché avait déjà accompli. Et il en a profité pour transformer cette libération en captivité d’un autre genre. L’enfant ne travaille plus à l’usine, c’est vrai, mais il travaille désormais “pour l’État”, dans des écoles standardisées, à un programme imposé, sous l’autorité de fonctionnaires formés par le même État.
Le modèle aristotélicien du précepteur, qui n’avait jamais été économiquement accessible à la masse, devient désormais culturellement suspect. L’éducation de qualité supérieure devient le luxe de quelques familles riches qui peuvent encore se payer un préceptorat privé, ou une école hors contrat. Pour tous les autres, l’éducation Pasteurisée et collectivisée s’impose comme l’horizon indépassable.
Rothbard et la poussée vers l’uniformité sauvage
C’est précisément contre ce modèle que Murray Rothbard a écrit dans son livre L'Éducation libre et obligatoire. L’éducation publique n’est rien d’autre qu’une “poussée vers l’uniformité sauvage” de la société. Elle ne vise pas le développement de l’individu, elle vise sa standardisation. Elle ne révèle pas les talents, elle les nivelle. Elle ne forme pas des citoyens autonomes, elle produit des cohortes interchangeables.
Rothbard l’écrivait dans des termes que personne aujourd’hui n’oserait reprendre tellement ils sont durs, mais qui résonnent avec une vérité brutale.
“L’éducation publique va à l’encontre du développement du talent, du génie, de la variété et du pouvoir de raisonnement. Puisqu’elle nie les principes mêmes de la vie et de la croissance humaines, le credo de l’égalité et de l’uniformité est un credo de mort et de destruction.”
L’éducation collectiviste est mortifère parce qu’elle nie l’individu pour servir un projet politique qui le dépasse, et qui souvent le méprise.
Hayek a vu la même chose, sous un autre angle, dans La Route de la servitude. L’éducation est primordiale pour qu’une société avance. Quand elle devient médiocre, c’est toute la société qui décline vers des standards primitifs. Et il ajoute cette observation glaçante.
“Plus l’éducation et l’intelligence des individus deviennent élevées, plus leurs goûts et leurs points de vue se différencient. Cela ne signifie pas que la majorité des gens ont des normes morales basses, cela signifie simplement que le groupe le plus important de personnes dont les valeurs sont très similaires sont les personnes ayant des normes basses.”
Autrement dit, plus on s’élève, plus on se différencie. L’uniformité est au contraire le signe de la médiocrité, pas de la justice. L’éducation de masse, par sa nature même, ne peut produire que de la médiocrité. Comment pourrait-il en être autrement ? Avec un professeur face à trente élèves, dont les rythmes, les intérêts, les talents et les points de blocage sont radicalement différents, l’enseignant n’a pas d’autre choix que de viser un point médian.
Et quand il s’adapte, c’est nécessairement au rythme des plus faibles, au détriment des plus doués. Ces derniers s’ennuient, décrochent, s’éteignent. Les premiers ne suivent pas davantage, parce qu’ils auraient eu besoin d’une attention individuelle que la classe ne peut leur offrir. Tout le monde est mal servi. C’est mathématique.
L’IA, le précepteur infatigable
Et c’est ici que l’IA change radicalement la donne, non pas en améliorant à la marge le système existant, mais en rendant accessible à tous ce qui était jusqu’ici hors de portée. L’IA est un précepteur infatigable, disponible 24/24, capable d’expliquer, comme le notre Marc Andreesen, la mécanique quantique à deux heures du matin, de reformuler dix fois la même règle de grammaire.
Et surtout, elle s’adapte pleinement à l’individualité de chaque enfant. À ses intérêts particuliers, à son rythme propre, à sa créativité, à son ingéniosité. Une chose que l’éducation collectivisée est structurellement incapable de faire, parce qu’elle est conçue pour produire de la moyenne, pas pour révéler du singulier.
L’IA n’est pas non plus idéologiquement chargée de la même manière que l’est l’éducation nationale et ses professeurs. Elle peut l’être, certes, et il faudra rester vigilant sur les biais que les concepteurs y inscrivent. Mais elle n’a pas, en tant qu’institution, l’intérêt structurel de l’État à former des citoyens dociles, conformes au récit dominant. L’éducation publique a un projet politique et intéressé. L’IA, pour l’instant, n’en a pas, et si elle en a une, il sera facilement contournable du fait de la pluralité des modèles existants. Cela suffit à faire toute la différence.
Briser le monopole d’État sur l’instruction
"La variété, c'est de l'organisation ; l'uniformité, c'est du mécanisme. La variété, c'est la vie ; l'uniformité, c'est la mort." — Benjamin Constant
Reste donc à comprendre ce que l’IA peut faire politiquement, et la réponse est bien plus radicale que ce que la plupart des observateurs veulent admettre : l’IA brise le monopole de l’État sur l’éducation.
Chaque famille qui le décide peut désormais offrir à son enfant un préceptorat individuel d’une qualité supérieure à celle de la quasi-totalité des écoles publiques, sans demander la permission à personne.
Bien sûr, l’État résistera et n’abandonnera pas aussi facilement son monopole. On verra fleurir les discours sur les “dangers de l’IA pour l’enfance”, sur “l’inégalité numérique”, sur la “nécessité d’un encadrement républicain de l’apprentissage”. La réalité, c’est que l’État défendra son monopole comme il a toujours défendu ses monopoles. Avec la loi, avec les programmes officiels, avec la certification, avec la culpabilisation des parents qui sortent du rang. Mais cette fois, le rapport de force n’est plus le même. Parce que l’outil est dans la poche de chacun, qu’il est trivialement contournable, et que les résultats parleront d’eux-mêmes.
Les enfants dont les parents auront eu le courage de basculer hors du système verront leurs talents s’épanouir d’une façon que l’école d’État n’aurait jamais pu permettre. Ils découvriront que l’on peut apprendre vite, profondément, joyeusement, et que la médiocrité collective qu’on leur présentait comme l’horizon naturel n’était qu’une construction artificielle, maintenue par la force d’inertie d’une institution dépassée.
C’est ce que Rothbard appelait l’éducation libre. Une éducation qui ne nie plus l’individu pour servir l’État. Une éducation qui ne sacrifie plus le génie sur l’autel de l’uniformité. Une éducation qui retrouve, par les voies inattendues de la technologie, ce que l’humanité avait toujours su sans pouvoir le généraliser. Que le précepteur attentif penché sur un seul élève reste, et restera toujours, la forme la plus haute de la transmission intellectuelle.




