Le Temps : de Bergson à l’économie autrichienne
Contrairement aux autres écoles de pensée économique, l’école autrichienne incorpore la notion du temps dans sa réflexion de manière fondamentale.
Il y a plusieurs mois, une discussion sur X à propos d’un taco à 3 euros situé à 35 minutes de route a ravivé un débat économique fondamental : comment valorise-t-on le temps ? Pour certains, 35 minutes de trajet pour un taco à 3 euros représentent un coût absurde. Pour d’autres, c’est parfaitement rationnel. Qui a raison ?
La réponse se trouve dans une distinction philosophique que Ludwig von Mises a empruntée à Henri Bergson : celle entre le temps objectif et la durée vécue. Une distinction qui sépare radicalement l’école autrichienne d’économie de ses concurrents néoclassiques.
Einstein, Bergson et la relativité du temps
Chez Einstein, le temps reste une donnée objective et relative, mais jamais subjective. Dans la mécanique newtonienne, le temps est absolu : il passe de façon purement prévisible et linéaire. Einstein introduit quant à lui la notion de temps relatif, dont la durée objective change en raison d’autres facteurs physiques, déterministes et prévisibles — c’est le cas de la gravité et des champs gravitationnels, qui font que le temps s’écoule plus lentement ailleurs.
Le temps est relatif, mais pas subjectif. Pour aborder la notion de temps comme réalité subjective, il faut se tourner vers la philosophie, et notamment vers Henri Bergson.
Selon Bergson, le temps objectif — spatialisé et mesurable, l’heure, la minute — est nécessairement celui que perçoivent les sciences naturelles, tandis que la durée correspond au temps vécu subjectivement par l’individu. La durée est ce temps propre à la conscience humaine. Elle est appréciée différemment par chaque individu, n’est pas figée, est fluide, non pas quantitative mais qualitative. Elle est hétérogène, et non homogène.
Simplement : pour une même activité, une heure peut être vécue de façon radicalement différente par deux individus. L’un s’ennuie profondément, l’autre vit sa meilleure heure. En économie, qui traite toujours d’individus, tenter de quantifier le temps comme le font les économistes néoclassiques est une quête vouée à l’échec.
Comme l’écrivait Bergson lui-même : “Ce que j’appelle mon présent, c’est mon attitude vis-à-vis de l’avenir immédiat, c’est mon action imminente.”
Il s’agit là de deux conceptions diamétralement opposées du temps — deux conceptions qui s’affrontent toujours aujourd’hui entre les économistes néoclassiques, qui étudient l’économie comme une science naturelle avec des modèles mathématiques, et les économistes autrichiens, défenseurs d’une approche humaniste et individuelle de l’économie.
Pour les néoclassiques, le temps peut être quantifié, modélisé, mis en équation. Ils assignent une “valeur du temps” objective dans leurs modèles économétriques, comme si chaque heure avait un prix fixe et universel. Pour les autrichiens, cette approche est une aberration : elle nie la subjectivité fondamentale de l’expérience humaine.
Le temps : une ressource unique
Revenons à notre taco. Si 35 minutes de voiture pour en manger un à 3 euros peuvent sembler représenter un coût objectif calculable, en réalité, il n’en est rien.
On dit souvent que dans l’échange volontaire, les deux parties gagnent plus qu’elles ne cèdent. C’est vrai : O’Tacos valorise plus les 3 euros de ses clients et, inversement, les clients valorisent plus le taco que l’argent qu’ils sont prêts à dépenser pour l’obtenir. Chaque partie sort gagnante de l’échange.
Ce qu’on dit moins, c’est que l’acheteur valorise le bien acquis bien au-delà de ce que suggère son prix monétaire. Il prend le temps et l’énergie de se déplacer pour l’obtenir. Ces coûts non monétaires interviennent donc dans l’échange, mais échappent totalement à l’analyse externe — car seul l’individu connaît le coût d’opportunité du temps et de l’énergie qu’il est prêt à investir, en plus du prix à payer, pour acquérir le bien.
Pour un individu, ces 35 minutes peuvent représenter un moment agréable en voiture avec de la musique, une pause bienvenue dans une journée stressante, ou simplement l’envie irrésistible de ce taco précis. Pour un autre, ce sera une perte de temps inacceptable. Qui peut en juger, sinon l’individu lui-même ? Aucun modèle économétrique ne peut capturer cette réalité subjective.
Le temps est une ressource à part en économie. Il est inélastique — on ne peut pas en produire davantage. Il est irréversible — chaque instant qui passe est définitivement converti en passé irrécupérable. Il est intransférable — on ne peut pas le céder à quelqu’un d’autre. Et il est fondamentalement incertain : nul ne sait combien il lui en reste.
Malgré toutes nos tentatives pour l’objectiver, heures, minutes, valeur fixe du temps en économétrie, il demeure une réalité fondamentalement subjective. C’est précisément ce que les modèles néoclassiques sont incapables d’intégrer.
La notion de “temps présent” pose un problème philosophique ancien : est-il une réalité ou une non-réalité ? Il est soit inexistant, immédiatement passé ou instantanément futur, soit englobant et totalisant, le seul à exister véritablement, puisque le passé n’existe plus et que le futur n’existe pas encore.
Pour les économistes autrichiens, c’est l’axiome de l’action humaine qui donne une définition satisfaisante au “présent réel”. L’homme agissant utilise toujours l’instant présent et en incorpore la réalité pour atteindre ses propres fins, qui sont toujours tournées vers le futur. Le présent est tout ce qui englobe l’action ; il ne se définit que par elle et n’existe que grâce à elle. Le présent est donc subjectif.
Mises et la temporalité de l’action
Ludwig von Mises, profondément influencé par Bergson sur cette question, place le temps au cœur de sa praxéologie, l’étude de l’action humaine :
“L’action est toujours dirigée vers le futur ; elle est, essentiellement et nécessairement, toujours projeter et agir pour un avenir meilleur. Son but est toujours de rendre les circonstances futures plus satisfaisantes qu’elles ne seraient sans l’intervention de l’action. Le malaise qui pousse l’homme à agir est causé par l’insatisfaction qu’il éprouve en imaginant la situation future telle qu’elle se développerait si rien n’était fait pour la modifier. Dans n’importe quel cas, l’action ne peut influer que sur l’avenir, non pas sur le présent dont chaque infime fraction de seconde tombe dans le passé. L’homme prend conscience du temps quand il projette de convertir un état de choses moins satisfaisant en un futur état plus satisfaisant.” — Ludwig von Mises, L’Action humaine
Contrairement aux autres écoles de pensée économique, l’école autrichienne incorpore la notion du temps dans sa réflexion de manière fondamentale. La praxéologie place cette question au centre de toute décision économique. L’action vise toujours à transformer un état d’insatisfaction présent en un état de satisfaction futur. Elle se déroule donc toujours dans une séquence temporelle et vise toujours une fin à venir. Sans cette dimension, l’action humaine n’a aucun sens. C’est l’action qui donne sa réalité au temps, et non l’inverse.
Cette distinction entre temps objectif et durée subjective a des conséquences considérables pour l’analyse économique. Elle explique pourquoi les modèles économétriques échouent systématiquement à prédire le comportement humain : ils tentent de quantifier l’inquantifiable, de mathématiser ce qui est fondamentalement qualitatif.
Elle explique aussi pourquoi la planification centralisée est vouée à l’échec : le planificateur ne peut jamais connaître la valeur subjective que chaque individu attribue à son temps, et donc ne peut jamais allouer les ressources de manière optimale.
Enfin, elle nous rappelle que l’économie n’est pas une science naturelle comme la physique, mais une science de l’action humaine. Et l’action humaine, ancrée dans le temps subjectif de la durée vécue, échappe par nature à la modélisation mathématique.
La prochaine fois que quelqu’un vous dira qu’il est “irrationnel” de faire 35 minutes de route pour un taco à 3 euros, vous pourrez lui répondre : seul celui qui agit connaît la valeur de son temps. Le reste n’est que prétention d’économiste néoclassique.



