Le mariage et la famille, ces îlots de certitude
On nous présente la plus vieille alliance entre les sexes comme une servitude dont il faudrait se libérer. C’est exactement l’inverse. Le mariage est un îlot de certitude.
On a fini par nous convaincre que le mariage était une prison. Une institution archaïque, un vestige patriarcal, une chaîne dont la femme moderne aurait eu raison de se défaire, et le divorce de masse la preuve heureuse de son émancipation. C’est l’histoire que l’on se raconte. Elle a le mérite de la simplicité et le défaut d’être fausse d’un bout à l’autre. Le mariage n’est pas une contrainte que l’on subit, c’est une certitude que l’on bâtit. Reste à comprendre pourquoi une institution aussi utile se défait aujourd’hui à ce rythme, et à qui profite sa ruine.
Une asymétrie que rien n’efface
Pour comprendre une institution, il ne faut jamais partir de ce qu’elle est devenue, mais de ce qu’elle résout. Et pour comprendre un comportement humain, il faut savoir en retracer la chaîne de causalité jusqu’à sa réalité biologique et évolutive la plus profonde.
Or il existe entre l’homme et la femme une asymétrie que rien n’efface, et que le psychologue évolutionniste Gad Saad place au centre de son analyse: la maternité est certaine quand la paternité, elle, demeure incertaine. De cette asymétrie découle tout le reste. Si les hommes placent la fidélité de leur compagne au-dessus de presque tout, ce n’est pas par caprice ni par volonté de domination, c’est parce qu’ils s’investissent dans leur famille d’une façon très différente des femmes. Pour des raisons évidentes, ils doivent s’assurer que la progéniture pour laquelle ils accumuleront, investiront et légueront du capital est bien la leur. Cette asymétrie, entre maternité certaine et paternité incertaine, est centrale. Elle explique à la fois le pire, les crimes passionnels nés de l’infidélité, et le meilleur, c’est-à-dire l’émergence d’institutions comme la famille monogame et le mariage.
Un îlot de certitude
Le mariage est, avant tout, une solution remarquablement pratique à un problème de calcul: celui de la transmission intergénérationnelle du capital.
À l’homme, il offre la certitude que sa progéniture est la sienne, ce qui l’incite à s’investir davantage, à déployer son énergie et sa productivité d’une manière infiniment plus bénéfique pour les siens, et de là pour la société tout entière. À la femme, il offre une certitude tout aussi décisive, celle de la temporalité qui est la sienne, ces quinze à vingt années pendant lesquelles elle peut concevoir et élever un enfant. Cette prévisibilité d’un cadre stable n’a rien d’anecdotique, elle engage l’essentiel d’une vie. C’est d’ailleurs pour cela que les femmes sont souvent bien plus “hyper-réalistes” que les hommes, car la nature leur impose un horizon que rien ne suspend.
Mais le mariage monogame fait davantage que sécuriser une transmission, et c’est encore une affaire de calcul. Toute recherche a un coût, et une recherche sans terme a un coût qui finit par tout dévorer. L’hypergamie, cette tendance à toujours “chercher mieux”, est une stratégie parfaitement rationnelle tant qu’elle reste ouverte, mais ruineuse dès lors qu’on ne la referme jamais: à force de différer le choix pour capter l’option supérieure, on laisse filer la fenêtre où ce choix avait le plus de valeur, et l’on finit sans rien, ou remplacé par “mieux”. Le mariage est précisément l’engagement qui clôt la recherche et convertit une incertitude permanente en cadre calculable. Du côté des hommes, le même mécanisme joue à l’échelle de la société: en assurant plus largement à chacun la perspective d’une conjointe, l’institution réduit la compétition, et avec elle la violence et les frustrations qui s’accumulent là où quelques-uns captent tout.
En somme, le mariage aligne les intérêts biologiques et économiques des hommes et des femmes mieux qu’aucune autre institution connue. Ce n’est pas un hasard si une société où le mariage demeure une institution forte est une société plus solide, qui planifie mieux et transmet davantage. Et ce n’est pas davantage un hasard si les autres modèles, l’absence d’unions claires, l’indifférence à la filiation, la polygamie, sous-performent systématiquement le modèle monogame. Une institution spontanée qui traverse les millénaires n’a pas survécu par superstition, elle a survécu parce qu’elle fonctionne.
Ce que le christianisme a apporté
“En pays chrétien, la Femme a été glorifiée dans la Vierge. J’entends parfois dire que la religion catholique est misogyne: ce n’est pas sérieux. Une religion qui agenouille les hommes devant une femme couronnée manifeste une misogynie plus que suspecte.” - André Malraux
On répète que le christianisme aurait asservi la femme. C’est ignorer ce qu’il lui a réellement apporté. La religion catholique a introduit le consentement mutuel dans l’union et l’égalité dans la contractualisation des obligations entre conjoints. Il faut lire Paul Veyne pour mesurer ce qu’étaient les unions maritales dans l’Empire romain, et ce qu’elles étaient chez les Germains: les femmes n’y avaient pas voix au chapitre, l’union ne les liait pas nécessairement à un seul homme mais à toute la famille de leur mari, et la monogamie stricte n’était en rien la norme.
C’est précisément le christianisme qui a imposé cette révolution anthropologique: l’union comme acte sacramentel fondé sur le consentement libre et mutuel des deux parties, et non sur un arrangement patriarcal ou tribal. La prise en compte du choix individuel, la liberté de se lier ou non, est un acte profondément ancré dans la doctrine catholique.
C’est ici qu’intervient une règle de méthode que l’économie autrichienne connaît bien. Il ne faut jamais prendre comme point de départ l’état actuel d’une institution pour se focaliser sur chacun de ses petits défauts et justifier sa déconstruction totale. Il faut au contraire repartir de l’état primitif des relations entre les individus, sans richesse abondante ni coopération développée. C’est seulement depuis ce point de départ honnête que l’on mesure ce que les institutions spontanées, et le mariage chrétien en est une, ont réellement apporté à la civilisation et aux individus qui la composent.
On objectera que tout cela est bien étrange sous une plume libérale. Qu’un défenseur de la liberté individuelle ne devrait voir dans le mariage qu’une entrave, un contrat qui lie, qui contraint, qui ferme les options, et que célébrer l’engagement reviendrait à trahir le choix.
C’est confondre la liberté avec l’absence d’attaches. Un ordre spontané n’a jamais été un ordre sans règles, c’est un ordre dont les règles n’ont pas été décrétées d’en haut mais éprouvées par le bas, sur des siècles, parce qu’elles servaient ceux qui les adoptaient. Se lier librement n’est pas le contraire de la liberté, c’en est l’exercice le plus haut: renoncer à une part d’options présentes pour rendre un avenir possible, exactement comme l’épargnant renonce à consommer aujourd’hui pour produire davantage demain. La liberté de ne jamais s’engager est la plus visible, et la plus pauvre. Ce qu’elle coûte ne se voit pas: tout ce qu’on ne pourra ni planifier, ni transmettre, ni bâtir à deux dans la durée. Une liberté qui interdit de s’engager pour de bon n’est pas une liberté plus grande, c’est une liberté amputée de ce qu’elle a de plus fécond.
La guerre de l’Etat contre la Famille
“Les totalitaires savent qu’ils ne peuvent contrôler les hommes tant que ceux-ci conservent leurs liens avec des groupes indépendants. Ils doivent donc briser la famille, l’Église, les syndicats libres, les associations professionnelles, pour que chaque individu ne fasse plus qu’un avec l’État.” - Friedrich Hayek
Si le mariage est un tel îlot de certitude, pourquoi se défait-il aujourd’hui à ce rythme? La réponse n’est pas dans une prétendue libération des moeurs, elle est dans une entreprise politique patiente et méthodique.
Le mariage, historiquement, c’était la sécurité, la coopération, l’alliance entre les sexes. Puis l’État a entrepris d’en vider le contenu. L’entraide intergénérationnelle, l’éducation des enfants, le soutien financier des plus faibles, tout ce que la famille assurait a été progressivement transféré vers la puissance publique. Et ce transfert de fonctions est aussi, et surtout, un transfert d’allégeance et de dépendance vers l’État Papa, celui qui prétend nous accompagner du berceau jusqu’à la tombe.
Le résultat se lit à la lumière du seul raisonnement qui vaille ici, celui du coût d’opportunité. Quand l’État se substitue au conjoint pour assurer le revenu, la garde, la retraite et la sécurité, le coût d’opportunité du divorce s’effondre, pour les hommes comme pour les femmes. À quoi bon préserver le conjoint quand une entité plus vaste s’offre à le remplacer? La femme que l’on dit “libérée” du mari et de “l’institution archaïque” du mariage ne devient pas libre, elle devient dépendante de l’État, dont elle se fait alors naturellement le premier soutien et l’ardente protectrice. Il n’y a là aucune libération, seulement un simple transfert d’allégeance.
Tocqueville avait vu tout cela venir avec deux siècles d’avance. Le despotisme moderne ne brise pas les corps intermédiaires par la force, il les vide par substitution. “Après les actions, elle aspire à régenter les goûts; après l’État, elle veut gouverner les familles”, écrivait-il de la puissance administrative. Et il en décrivait déjà le terme:
“Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes (…) il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige (…) il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.” - Alexis de Tocqueville
La famille est le dernier de ces îlots de résistance qu’il faut abattre pour que l’individu, enfin seul, dépende intégralement d’une entité centralisée et parfaitement désincarnée. Le reste suit.




Vous remettez magnifiquement le mariage à sa juste place : non pas comme une chaîne archaïque, mais comme un îlot de certitude précieux dans un monde d’incertitudes.