Le coût de la guerre
La décumulation générale du capital est la conclusion logique à toute économie de guerre.
Ce qui caractérise une économie de guerre est avant tout une préférence temporelle extrêmement élevée, c’est-à-dire tournée vers le temps présent. La conduite de la guerre exige que les ressources rares précédemment allouées à la production de biens d’équipement ou de consommation soient réaffectées à la mobilisation, à l’équipement et au maintien opérationnel des forces combattantes de la nation. Comme le formulait Mises avec une concision implacable : « La guerre ne peut être menée qu’avec des biens présents. »
L’économie va donc réagencer la structure globale du capital et la « raccourcir » pour privilégier la production immédiate de biens finis. Le capital est consommé en grande hâte afin de satisfaire l’effort de guerre. Travail, ressources et biens d’équipement sont redirigés vers la production de biens de consommation, au détriment des étapes les plus éloignées de la structure du capital qui, rappelons-le, sont orientées vers le futur et le perfectionnement de la structure de production. L’ensemble de la structure capitaliste s’en trouve bouleversée.
Salerno distingue à ce propos deux mécanismes distincts : les réallocations verticales et horizontales des biens. Les biens de consommation sont consommés en priorité pour les armées — c’est la réallocation verticale — tandis que la capacité de la société à générer des richesses futures s’effondre à mesure que les équipements civils, industriels et agricoles s’usent sans être remplacés — c’est la réallocation horizontale, du secteur civil vers le secteur militaire. Schumpeter en avait prévu toute l’étendue :
« Notre pauvreté ne nous apparaîtra dans toute son ampleur qu’après la guerre. Ce n’est qu’à ce moment-là que les machines usées, les bâtiments délabrés, les terres négligées, le bétail décimé, les forêts dévastées témoigneront de la profondeur des effets de la guerre. » — Joseph Schumpeter
La transition vers une économie orientée vers le présent conduit à ce que Salerno nomme l’« économie régressive » : une économie qui ne construit plus en vue d’une prospérité future, mais pour la destruction présente du capital. La guerre est synonyme d’opportunités perdues, de temps gaspillé et de renoncement à une utilisation des ressources dans des entreprises alternatives réellement productives. L’État, jouissant d’un accès privilégié aux stocks de ressources, réduit à néant toutes les incitations qui poussaient individus et entreprises privées à renouveler ces stocks. Cette dynamique est à l’œuvre dans l’Allemagne de 1944, où la part des entreprises productrices de biens intermédiaires est réduite de 25 % par rapport à son niveau d’avant-guerre, là où la production globale des biens de consommation ne diminue « seulement » que de 15 % — une asymétrie qui témoigne précisément du basculement de préférence temporelle au sein de l’économie.
La décumulation générale du capital est la conclusion logique à toute économie de guerre. Impossible ici de ne pas songer à Bastiat et à « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » — toutes les opportunités, toutes les richesses perdues à jamais, invisibles précisément parce qu’elles n’ont jamais vu le jour. Impossible aussi de passer sous silence la contradiction interne des économistes keynésiens, pour lesquels la guerre et la destruction matérielle peuvent être génératrices de richesses dès lors qu’elles entraînent production et plein emploi. La thèse est séduisante dans sa mécanique apparente ; elle est néanmoins irréfutable dans son aveuglement : elle confond l’activité avec la prospérité, et le mouvement avec la création de valeur.
Le financement de la guerre par l’impôt
Du point de vue de la théorie économique, un État peut tout à fait réunir les fonds nécessaires à la réalisation de ses objectifs de guerre par le biais d’augmentations d’impôts et d’emprunts auprès de sa population. Nul besoin, sur le papier, de recourir à l’inflation monétaire.
Un point critique à souligner est que, contrairement à l’inflation, l’augmentation des impôts n’entraîne pas de manipulation ni de distorsion des prix. Le prélèvement fiscal agit simplement sur la dynamique de la demande entre État et individus, tous deux s’approvisionnant sur un même marché, auprès des mêmes entreprises. Avec des impôts plus élevés, les individus s’abstiennent d’acheter car ils disposent d’un pouvoir d’achat moindre. Cette baisse de la consommation privée est compensée par un surcroît de consommation de l’État qui, fort de l’augmentation des recettes fiscales, devient le principal consommateur sur le marché.
L’imposition, qui correspond à une saisie des revenus disponibles d’une population, se traduit de deux manières : une réduction de la consommation de la part des individus, ou une réduction du revenu qu’ils épargnent. Ces choix reflètent un changement de préférence temporelle : là où les premiers conservent une préférence temporelle basse, les seconds adoptent une préférence temporelle élevée. En temps de guerre, c’est généralement la deuxième option qui prévaut, car les individus sont naturellement réticents à sacrifier leur niveau de vie habituel pour préserver leur capacité d’épargne. Cela se traduit dans l’économie par des taux d’intérêt plus élevés à mesure que l’épargne disponible, sous forme de dépôts à terme, diminue.
Le prix du capital, devenu plus rare, s’apprécie. Les entrepreneurs se retrouvent dans l’incapacité d’emprunter, les faillites se multiplient, le cours des actions dégringole. L’économie et la structure du capital souffrent donc directement d’une guerre financée par des hausses massives d’impôt sur le revenu. L’impôt sur le revenu est une chose, mais l’État peut également opter pour un impôt sur la richesse. Dans ce second cas, c’est le capital accumulé par les individus d’une société qui est taxé et subtilisé. L’État ne se contente plus alors de confisquer le « présent » de ses citoyens en taxant leurs revenus — il s’approprie désormais leur « passé » en taxant directement le capital qu’ils ont patiemment constitué.
Salerno évoque également une alternative à l’impôt : la saisie des biens non reproductibles autres que la monnaie. Animaux, véhicules, nourriture, vêtements — tout ce que l’État est susceptible de réquisitionner à sa population. Cette technique, dans son essence assez proche de l’impôt, s’avère en revanche bien moins efficace. Sa mise en œuvre par les bolcheviques pendant la guerre civile russe en constitue la démonstration la plus éloquente — et la plus catastrophique.
Enfin, en temps de guerre, la fiscalité revêt un caractère oppressif trop visible pour une population qui constate directement les méfaits du conflit sur la société entière. Une guerre trop lisible dans ses coûts devient vite impopulaire et sape l’enthousiasme des civils comme l’entrain de la main-d’œuvre. Cela peut occasionner des troubles et conduire à un défaitisme dangereux pour l’État, lequel, dans le contexte d’une guerre totale, est engagé dans une lutte à mort contre son rival. D’autres techniques de financement sont donc à trouver.
Le financement de la guerre par l’inflation monétaire
Avec l’inflation, le gouvernement décide de « monétiser » sa dette en vendant des titres obligataires à la banque centrale. Ne disposant pas de fonds propres, celle-ci imprime simplement de la nouvelle monnaie pour en acquérir ces titres — sur le marché primaire, auprès de l’État, ou sur le marché secondaire, directement auprès des banques commerciales. De cette manière, les banquiers centraux injectent de la monnaie créée ex nihilo dans l’économie tout en se transformant en principaux financeurs de la guerre totale.
Comme le rappellent les économistes autrichiens, la monnaie est le bien le plus précieux pour une économie de marché. Constituant la base du calcul économique, elle est, pour reprendre l’expression de Mises, « l’étoile directrice » qui guide les échanges engagés par les entrepreneurs et permet de parfaire la structure capitaliste de la société tout entière. En optant pour l’inflation monétaire, l’État cherche avant tout à masquer les signes trop visibles de la guerre : masquer les hausses des taux d’intérêt, masquer les faillites, masquer le coût réel qu’engendre une hausse massive de la préférence temporelle sur l’ensemble de l’économie.
« La vague de hausse des prix tend à générer des profits pour tous ceux qui détiennent des stocks de marchandises et à augmenter les profits existants des producteurs. L’augmentation des profits actuels induit à son tour une réévaluation par le marché des perspectives de profits futurs qui, une fois actualisés par le taux d’intérêt inchangé, se traduisent par une augmentation de la valeur des capitaux propres des entreprises de biens d’équipement. La guerre semble engendrer la prospérité en ce qui est impossible en temps de guerre. » — Heilperin
Servant uniquement à l’échange, la monnaie se doit d’être neutre et stable. Ces propriétés se trouvent totalement altérées par l’inflation monétaire. La monnaie est ici utilisée comme une arme par l’État, qui la dirige directement vers les industries militaires au détriment du reste de l’économie. Le déséquilibre consécutif à une telle injection monétaire se répand graduellement dans la société sous la forme d’une hausse inégale des prix. Comme l’expliquait Mises, les premiers bénéficiaires de l’argent nouvellement imprimé peuvent encore acheter les biens de consommation aux prix antérieurs du marché, c’est-à-dire avant que ceux-ci n’aient eu le temps d’augmenter en raison de l’inflation :
« Les fournisseurs de guerre... ont donc gagné non seulement en faisant de bonnes affaires au sens ordinaire du terme, mais aussi en profitant du fait que la quantité supplémentaire d’argent leur est parvenue en premier. » — Ludwig von Mises
L’inflation induite par la guerre fausse donc le calcul économique en altérant le signal-prix, ce qui entraîne une mauvaise allocation des ressources. Cette situation de désordre économique n’est pas forcément aisée à identifier en temps de guerre, précisément à cause du faux boom économique créé par l’injection massive de liquidités. Si l’inflation peut temporairement stimuler l’activité économique, elle conduit en réalité à une consommation accélérée du capital. Au fil des années, c’est la capacité même à créer de la richesse qui est détruite, car la valeur réelle de l’épargne et des investissements ne concorde plus avec la réalité économique du marché. L’inflation transforme la monnaie en un « voile », un « dispositif de dissimulation des coûts » selon la formulation de Salerno — et c’est précisément cette dissimulation qui en fait l’instrument de financement de guerre par excellence : elle permet à l’État de saisir le capital de la nation sans que ses citoyens en ressentent immédiatement le poids.
L’économie de guerre, la route vers le « fascisme économique »
La guerre implique une intervention massive du gouvernement dans l’économie, justifiée par les exigences du conflit. Bien souvent, cependant, celle-ci perdure après lui. L’inflation monétaire utilisée pour financer les guerres peut ainsi mener à ce que Salerno qualifie de « fascisme économique » — c’est-à-dire un contrôle total de l’État sur l’économie, dans sa définition première et structurelle.
En temps de guerre, l’État s’est en effet arrogé le pouvoir de prendre toutes les décisions cruciales, non seulement en matière monétaire, mais également en termes de fiscalité et de production. L’économie de guerre globale devient en fin de compte une économie intégralement planifiée : ce ne sont plus les entreprises privées qui décident quoi produire, c’est l’État qui décide pour elles. Cette mutation va fréquemment de pair avec l’instauration d’un État tout-puissant — souvent sous la forme d’un État policier —, nécessaire pour aspirer, confisquer et rediriger vers l’effort de guerre la totalité du capital et des revenus disponibles d’une société. Hayek avait tracé cette route avec une clarté que l’histoire n’a cessé de confirmer : l’état d’urgence économique crée des habitudes d’obéissance et de planification centralisée dont les sociétés peinent à se défaire une fois la paix revenue.
Les exemples historiques ne manquent pas. L’un des plus célèbres reste le tristement fameux plan Hindenburg de l’Empire allemand pendant la première guerre mondiale, qui prévoyait la mise en place d’une mobilisation économique totale en optimisant les ressources limitées de l’Allemagne. L’augmentation de la production militaire s’est logiquement faite au détriment de la consommation civile, avec l’instauration du rationnement pour la population. L’auteur Guenter Reiman qualifie d’« économie vampire » un tel système qui, engagé dans une guerre permanente et totale, consomme invariablement l’intégralité du capital d’une société.
C’est bien là toute l’idée à retenir de ce riche chapitre de Sound and Unsound Money : une économie de guerre tournée vers la guerre totale, qui n’ambitionne qu’une seule issue — la totale annihilation de l’ennemi —, n’a d’autre choix que de vampiriser sa propre économie et de détruire le capital de ses propres citoyens. Pour aboutir à cette fin, les autorités centrales peuvent compter sur la monnaie fiat, l’outil parfait pour à la fois dissimuler aux individus le véritable coût de la guerre tout en subtilisant l’ensemble du capital de la nation dans le but de le vouer à la destruction. La monnaie saine — dont l’or fut longtemps la forme la plus accomplie, et dont Bitcoin représente aujourd’hui la réincarnation la plus rigoureuse — constitue précisément l’obstacle structurel que les États en guerre ne peuvent tolérer : elle interdit la dissimulation, elle rend le coût visible, elle oblige la société à décider lucidement combien elle est prête à sacrifier. En somme, la guerre est toujours un jeu à somme négative : tout le monde est perdant, y compris la nation victorieuse. Car non seulement elle endommage sévèrement la structure capitaliste qui seule garantit sa prospérité future, mais elle sort du conflit avec un État plus grand, plus intrusif, plus habitué à planifier , et des citoyens moins libres qu’ils ne l’étaient au premier coup de feu.



