La "nationalité" est une prison
Il faut s’attaquer au totem qu’est “la nationalité”. C'est c’est une remise en question essentielle pour comprendre notre réalité et se préparer à l’avenir.
À un moment, il faut s’attaquer au totem qu’est “la nationalité”. C'est c’est une remise en question essentielle pour comprendre notre réalité et se préparer à l’avenir. Car la nationalité administrative est une invention relativement récente, qui en suit une autre : la nation.
Je fais aussi la distinction entre deux nations. La première, dans son sens ancien, quasiment biblique, vécue comme communauté élargie, voire comme la parentèle étendue, c'est celle de la "sédimentation de milliards de choix libres, empilés génération après génération". C'est cette nation-là qu'il faut protéger.
L'une autre nation, celle qui est le sujet de cet article, est fabriquée consciemment et imposée par la loi positive, qui n'est pas d'origine spontanée. Et cette deuxième nation, n'est pas une addition, qui vient enrichir la première, comme un jeu à somme positive, c'est un remplacement des allégeances d'antan. Elle doit effacer les langues, les identités, les patois, aseptiser la géographie. C'est un jeu à somme nulle, un combat pour les loyautés. C’est cette nationalité qu’il faut combattre.
Avant la nationalité
“[La décentralisation] created the indispensable condition for what we’re calling the European miracle and that is the possibility of exit.” — Ralph Raico, The Struggle for Liberty, p. 23
Avant la Révolution, le concept de “nationalité” ne voulait rien dire. L’Europe médiévale était une mosaïque de seigneuries, de cités, de villes franches, d’ordres et de communautés assez variées. Les modes de gouvernance différaient, et le modèle de la suzeraineté faisait de la mobilité et de l’allégeance des réalités fluides, pas figées. On était sujet d’un seigneur, membre d’une guilde ou d’un ordre, jamais “citoyen” d’un État. L’allégeance se négociait : vous pouviez être écossais, prêter allégeance au roi de France et intégrer sa garde. Rien ne vous fixait administrativement à un territoire. On était d’ailleurs roi de France, et pas encore roi des Français, toute la bascule tient dans cette préposition.
Le plus important dans tout ce système, c’était la possibilité de partir, de s’en extraire. Cette simple possibilité était une contrainte permanente et invisible sur le pouvoir. Elle dissuadait l’autorité d’être trop prédatrice avec la propriété et les libertés des individus, car un seigneur trop gourmand voyait fuir ses sujets, donc sa richesse. C’est ce que l’historien Ralph Raico appelait “the possibility of exit”. La concurrence entre suzerains faisait pour la liberté ce que le marché fait pour le prix.
L’ordre spontané vs le désordre construit
“La tâche étrange de l’économie est de montrer aux hommes à quel point en réalité ils connaissent peu de chose de ce qu’ils imaginent être capables de concevoir.” - Hayek
Ici, il faut lever tout de suite un malentendu. On dira que l’État aussi est un fait humain, qu’il a émergé de l’Histoire comme le reste, et que ma distinction entre communautés “spontanées” et nation “artificielle” est une commodité. Tout serait spontané, ou rien ne le serait.
Un ordre spontané n’a jamais signifié un ordre sans volonté humaine. Il signifie un ordre sans architecte unique. C’est simplement le résultat de l’action humaine, pas d’une volonté unique et délibérée qui s’est imposée à tous. Quand on parle de “la multiplicité des volontés qui s’opposent”, on décrit justement la manière dont les institutions spontanées émergent : testées, validées et invalidées comme sur un marché, retenues parce qu’elles fonctionnaient, elles traversent les siècles sans plan conscient, par un long tâtonnement des actions individuelles. Comme disait Hayek, “la tradition est le produit d’un processus de sélection guidé non pas par la raison, mais par le succès”.
C’est pour cela que le législateur n’a pas décrété la monnaie, la langue, la famille. Ces institutions émergent des interactions humaines, il n’y a pas d’architecte identifiable derrière, juste la somme des intérêts individuels. La monnaie est le meilleur exemple : l’argent puis l’or ont émergé comme monnaie sur le marché, puis l’État les a accaparés pour en contrôler la production et l’émission, et ainsi se réserver le monopole au détriment des acteurs économiques. Voilà toute la différence entre la monnaie, qui est spontanée, et le monnayage, qui est politique. C’est le geste étatique par excellence : prendre ce que l’ordre spontané a produit, et le retourner en instrument de pouvoir.
Les libéraux ne disent pas pour autant que l’État est une réalité “extraterrestre”, posée là artificiellement. C’est une réalité bien historique, qu’on retrouve dans bon nombre de cultures à travers les siècles, et il naît souvent de la conquête et de la prédation. Ce que disent les libéraux, en revanche, c’est que le déterminisme historique n’existe pas. L’État n’est pas une fatalité, il naît, s’exerce, se réforme et disparaît. Mais je n’ai jamais parlé de l’État en général. J’ai parlé de la nation et de la nationalité. Et celles-là, précisément, ne sont pas nées. Elles ont été faites.
La Révolution française
Puis vint la Révolution, avec sa double escroquerie constructiviste : la nation et la nationalité. Là où l’ordre spontané laisse pousser, le grand mécanicien rousseauiste modèle l’argile. Il ne reçoit pas un peuple, il le fabrique. Quand on y réfléchit un peu, on comprend que le but de la nationalité est multiple.
Premier but : uniformiser sa population dans un moule commun. Transcender les communautés, les langues, les identités pour n’en laisser qu’une, l’identité nationale. Cette entreprise n’est pas neutre, elle doit déconstruire et détruire ce que l’ordre spontané a mis des siècles à façonner. Le mot n’est pas trop fort : en 1794, l’abbé Grégoire remettait à la Convention son rapport “sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois”. Anéantir. Le programme était écrit.
Deuxième but, lié au premier : lire sa population. Il est plus simple de compter des “Français” que de naviguer à l’aveugle dans mille communautés de confiance différentes. Savoir qui est qui, qui possède quoi, pour accroître les revenus fiscaux de l’État et sa capacité à saisir, cibler ou mobiliser.
Troisième but : s’accaparer les individus qui vivent sur son territoire. Car finalement, c’est ça, la nationalité. C’est dire à son voisin que le cheptel ne lui appartient pas, qu’il ne peut pas y prétendre. La nationalité est un droit de propriété que l’État a sur vous.
Quatrième but : briser les allégeances multiples. L’homme médiéval avait des loyautés plurielles, parfois contradictoires, envers le seigneur, la communauté, la région, la famille, l’Église. Ces allégeances dynamiques étaient un danger pour la nation.
Cinquième but : promouvoir une seule allégeance, celle de la nation et de l’État. C’est ici qu’on mesure le caractère destructeur de la nationalité, car, contrairement à ce qu’on croit, l’individu enraciné était son ennemi au même titre que l’individu libre et mobile. Ce n’est pas la mobilité que l’État combat, c’est toute fidélité qui ne passe pas par lui. Benjamin Constant l’avait pressenti dès 1819 en opposant la liberté des Anciens, dissolution de l’individu dans la cité, à la liberté des Modernes, droit d’être laissé tranquille. La Révolution a voulu imposer aux Modernes la liberté des Anciens, et la nationalité est le nom administratif de cette dissolution.
Lire sa population
“Une carte cadastrale établie pour désigner les propriétaires fonciers ne se contente pas de décrire un système de tenure foncière ; elle crée un tel système grâce à sa capacité à donner force de loi à ses catégories.” — James C. Scott, L’Œil de l’État
Pour briser les allégeances et fondre les hommes dans un moule, l’État devait d’abord s’emparer de ce qui les liait vraiment : la langue. C’est le principal facteur différenciant des communautés, bien avant la “nationalité”, et son importance n’est pas neutre. Au-delà de permettre la communication, la langue influence la pensée elle-même. On pense dans sa langue, nos concepts, nos références, nos idées naissent d’elle. Elle est la condition même de la pensée, une intuition qu’on retrouve en philosophie depuis Kant, voire depuis Wittgenstein. Les ordres monastiques médiévaux, composés de membres de toute l’Europe, unis dans un Ordre et sous Dieu, gardaient malgré tout une organisation interne segmentée entre groupes linguistiques. Simple barrière de la langue, ou division bien plus profonde ?
Mises faisait le même constat dans Nation, État et Économie pour définir ce qu’était la nation selon lui. “Un Allemand est quelqu’un qui pense et parle allemand.” Et il ajoutait : “En apprenant une langue, l’enfant s’imprègne d’une façon de penser et d’exprimer ses pensées qui est prédéterminée par la langue, et il est ainsi marqué d’une empreinte dont il peut rarement se défaire.” Voilà pourquoi nationaliser la langue, la dresser contre les patois, ce n’est jamais neutre : c’est mettre la main sur la fabrique même des esprits.
Le reste n’est plus que de la lisibilité. C’est toute la thèse de Rothbard dans L’Anatomie de l’État et de James C. Scott dans L’Œil de l’État : les États modernes simplifient, cartographient, cadastrent, recensent, standardisent les noms, les langues, les mesures, afin de “lire” la société et de la contrôler plus efficacement. La nationalité n’a donc pas seulement standardisé les identités individuelles, elle a été une force incroyable pour éradiquer les identités plurielles de la société, tout en permettant aux États voisins de s’accorder sur une seule question, celle de savoir qui possède qui.
“Nos ancêtres les Gaulois”
On mesure la réussite de ce travail de sape au nombre de personnes persuadées que les Gaulois sont leurs ancêtres, à celles pour qui l’alpha et l’oméga de l’identité tient dans un bout de chiffon tricolore, et finalement aux millions de morts tombés pour la cause “nationaliste”.
Sur les Gaulois, justement, tout dépend de comment on envisage “le Gaulois”. Si on l’envisage comme réalité linguistique et culturelle, ce que je fais, alors non, ils sont moins nos ancêtres que ne l’étaient les Gallo-Romains ou les Francs. Si on les envisage comme réalité génétique, alors autant remonter à l’âge du bronze, voire au néolithique, pour trouver les ancêtres originels des Français, ce qui rend l’argument encore plus percutant. “Nos ancêtres les Gaulois” n’a aucune réalité pour un Corse ou un Basque. C’est du fabriqué.
Les nationalistes bleu blanc rouge diront que la nation n’est pas l’État, qu’elle est d’abord une langue, une culture, une communauté vivante. Ils ont à moitié raison. Car cette communauté est bien réelle et bien spontanée, seulement ce à quoi ils tiennent sous le nom de “nation” n’est pas elle, c’est le moulage qu’en a fait la Troisième République. Ils sont, jusque dans leur révolte, un pur produit de l’État. C’est pourquoi, quand l’État décide aujourd’hui qu’un Africain est aussi français que vous, il fait exactement ce qu’il faisait il y a cent cinquante ans en décrétant qu’un Basque était aussi français qu’un Alsacien. Le procédé est identique, seul le périmètre a changé. Inutile de s’en insurger : si être français ne veut rien dire aujourd’hui, c’est parce que ça ne voulait déjà rien dire hier.
Le bis repetita du Mariage pour Tous
Tous ces débats sur la “nationalité”, celle de l’État, celle de la carte d’identité, cette nationalité administrative qui se distribue comme des Smarties, me font beaucoup penser à une autre époque. 2013. La Manif pour Tous.
À cette époque, il y avait ce débat chez les cathos : est-ce que ça valait le coup de se battre pour préserver le mariage administratif ? Beaucoup avaient compris que le mariage en mairie n’est qu’une formalité, une singerie, et que le seul mariage qui compte véritablement, c’est celui qu’on fait à l’église, devant Dieu. L’autre n’est que de la paperasse. Certains l’avaient compris, d’autres non. Ceux qui ne l’avaient pas encore compris souhaitaient que le mariage administratif demeure lui aussi le reflet de cette réalité biologique qui unit l’homme et la femme en vue de fonder une famille. Et puis il y avait les autres, ceux qui avaient compris que c’était un combat vain, et que le seul mariage qui compte est celui que l’État ne peut ni contrôler, ni dénaturer, ni pervertir.
Treize ans plus tard, déjà, les seconds avaient raison, et les premiers l’ont compris aussi, mais après. Finalement, ça a même été une bonne chose : cela a renforcé la sacralité du mariage chrétien et son importance, face à sa version bas de gamme, celle de la République.
La nationalité administrative, celle de papier, c’est exactement le bis repetita du mariage pour tous. On retrouve les mêmes camps. Ceux qui souhaitent que l’État préserve sa conception de la nationalité, une conception qu’il a lui-même créée et à laquelle beaucoup restent attachés, la nationalité bleu blanc rouge. Et puis les autres, ceux qui comprennent que la nationalité administrative, c’est comme le mariage ou le baptême républicain : une construction, une singerie de législateurs qui cherchent à imiter l’identité telle qu’elle est vécue charnellement par les individus.
Comprenons bien une chose : la nationalité de la CNI, c’est l’État qui la décrète. S’il souhaite se torcher avec, c’est son droit, qu’il le fasse. En faisant cela, comme pour le mariage, il ne fait que créer une nouvelle dynamique, un mouvement de retour vers ce qui fait réellement la “nation” : les familles, les communautés, la religion, les amis. Les individus vont chercher à retrouver du sens là où il a émergé originellement, et c’est une bonne chose, car c’est naturel et spontané.
Refaire nation, la vraie
“Une communauté forte, même virtuelle, repose sur une morale largement acceptée.” — Davidson et Rees-Mogg, L’Individu souverain
En somme, la nationalité administrative n’est pas un champ de bataille favorable aux patriotes et aux nationalistes. La bataille est perdue depuis longtemps. Quittons le terrain en bon ordre, car rien ne vaut une retraite bien réfléchie. Le retour à la religion et à d’autres formes d’organisation sociale est d’ailleurs tout à fait normal dans un contexte où la contre-proposition étatique est en pleine déliquescence. Les familles se ressouderont, les communautés se reformeront, d’autres se créeront, quand il deviendra évident que l’État ne pourra plus nous accompagner du berceau jusqu’au cercueil et que le concept même d’État-nation est mort.
Ce ne sont pas des vues de l’esprit. Des communautés comme celle d’Orania, multiples et décentralisées, sont le futur. C’est comme cela, et non grâce à l’État, que la culture occidentale survivra : c’est le seul modèle assez résilient pour s’inscrire dans la durée et dépasser le modèle d’État-nation, voire de nationalité lui-même. L’interconnexion de cette constellation de communautés grâce aux technologies de l’information fera le reste, en ouvrant d’innombrables opportunités. Comme le rappelle L’Individu souverain, “une communauté forte, même virtuelle, repose sur une morale largement acceptée”. Revenir à des identités choisies, volontaires et contractuelles, la famille, la communauté volontaire, l’entreprise, l’ordre religieux, le network state, sans allégeance forcée à une entité territoriale : voilà la seule conclusion cohérente. Pour comprendre ce vers quoi nous allons, croisez les lectures, lisez les technoptimistes, mais relisez aussi les libéraux classiques, Constant, Molinari, Acton, Kuehnelt-Leddihn.
Il faut donc dénationaliser et désétatiser vos esprits en profondeur. C’est la seule position cohérente pour quiconque se dit “de droite”, qu’il soit libéral, catholique, conservateur ou ethno-centré. C’est retourner à ces allégeances multiples qui sont les pires ennemies de l’État et la norme historique de nos ancêtres.
Allez donc boire un verre et bouffer du cochon au Canon français, et laissez votre CNI à la maison.



