Démocratie représentative, l'archaïsme à dépasser
Si l’on devait identifier le dogme le mieux protégé de la modernité occidentale, celui que personne ne pense à remettre en question, ce serait sans doute celui-ci : la démocratie représentative.
Si l’on devait identifier le dogme le mieux protégé de la modernité occidentale, celui que personne ne pense à remettre en question, ce serait sans doute celui-ci : la démocratie représentative. On pense automatiquement d’elle qu’elle est la meilleure forme de gouvernement que l’humanité ait jamais inventée, une sorte de méthode de gouvernement de fin de l’histoire, l’aboutissement politique ultime. Or, il n’en est rien. Winston Churchill disait d’ailleurs qu’elle est « le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ».
La démocratie représentative n’est pas démocratique
Le premier problème est conceptuel, et il est rédhibitoire. La démocratie représentative n’est tout simplement pas démocratique. Un individu ne saurait en représenter un autre parfaitement, ni sa liberté, ni ses besoins, ni son individualité. Imaginez donc un individu qui en représente 100 000, comme c’est le cas en France. La représentation démocratique est, dans sa nature même, une négation de l’individu : elle l’empêche de s’exprimer directement et le contraint à déléguer sa souveraineté à un intermédiaire dont les intérêts ne peuvent être les siens, ou s’ils le sont, ceux-ci ne peuvent l’être que temporairement et conjecturalement.
« La démocratie n’est rien d’autre qu’un mode de désignation possible des dirigeants. Mais elle n’est pas suffisante pour défendre la liberté individuelle. La règle majoritaire sur laquelle repose la démocratie représentative — comme si un homme pouvait être « représenté » par un autre homme sans perdre son identité ! — n’a aucun statut scientifique ou moral. Elle n’est qu’une technique arbitraire de gouvernement et c’est pourquoi la démocratie peut devenir tyrannique. »
— Pascal Salin, Libéralisme
Pascal Salin, dans Libéralisme, le formule ainsi clairement : la règle majoritaire sur laquelle repose ce système, « comme si un homme pouvait être représenté par un autre homme sans perdre son identité », est une aberration conceptuelle indéfendable pour le libéral. Même si, toujours selon Pascal Salin, la règle majoritaire est préférable à la dictature, elle n’en demeure pas moins une régression de la liberté individuelle.
« Il serait temps de reconnaître que le modèle de la démocratie représentative ne constitue pas le type le plus perfectionné de l’organisation humaine, contrairement au principe de liberté contractuelle, et qu’il représente souvent le moyen de défendre certains intérêts particuliers et de court terme, au détriment des intérêts généraux et de long terme. »
— Pascal Salin, Libéralisme
La représentation démocratique doit donc être vue sous l’angle du compromis arbitraire qu’elle implique : dépossession de la souveraineté individuelle et absence de représentation de la diversité réelle des opinions. La démocratie représentative est une technique de gouvernement, rien de plus, et comme les autres formes de gouvernement centralisé et de masse, elle est nécessairement imparfaite et varie simplement en degré d’intensité dans son niveau d’imperfection vis-à-vis d’autres formes de gouvernement plus massifiées et collectivistes.
Un régime structurellement irresponsable
« La responsabilité est en effet liée à la conscience libre. Elle est une relation personnelle et non une position ou un statut dans une organisation qui serait censée, elle, être dotée de raison et de volonté. On n’est donc pas responsable de quelque chose ou même de quelqu’un, encore moins d’une institution, on est responsable vis-à-vis de quelqu’un. »
— Pascal Salin, Libéralisme
Si nous demeurons dans la pensée de Pascal Salin, celui-ci identifiait également une autre limite de taille avec la démocratie représentative : la dilution, voire l’absence, de responsables identifiables. Dans la pensée libérale, la liberté est indissociable de la responsabilité. La responsabilité oblige en effet l’individu à conformer son action à son environnement, à la réalité, sous peine d’en subir les conséquences directement. Ainsi, dans une société libre et fondée sur la responsabilité individuelle, un individu à qui l’on ne pourrait pas imputer les conséquences négatives de son action, pour lui ou pour les autres, n’a pas agi librement. La société étant composée d’individus, il est important de rappeler que nous sommes toujours responsables vis-à-vis de quelqu’un, jamais d’une entité abstraite.
« La liberté ne signifie pas seulement que l’individu a à la fois l’occasion et le poids du choix ; elle signifie aussi qu’il doit supporter les conséquences de ses actions et qu’il recevra estime ou blâme pour elles. »
— Friedrich Hayek, The Constitution of Liberty
Nous comprenons donc que dans une société fonctionnelle, le but est toujours de pouvoir relier liberté et responsabilité, ce que ne permet pas le modèle démocratique de masse, délégatif et représentatif. La démocratie d’une masse anonyme couplée à des élus, « représentants de la nation » (donc de personne), dilue la responsabilité en même temps qu’elle gomme la liberté individuelle. Nous l’observons dans l’actualité régulièrement : en République, personne n’est responsable de rien, et les enquêtes visant à déterminer « la responsabilité des uns et des autres » sont légion. Ce n’est pas un dysfonctionnement conjoncturel du système démocratique tel que nous le connaissons en Occident, c’est sa logique conceptuelle même.
Des alternatives supérieures existent
Il existe pourtant des formes de mandat démocratique qui, sans être parfaites du point de vue libéral, sont structurellement supérieures au mandat représentatif. Le mandat impératif en est un bon exemple : l’élu y reçoit une mission précise avec des instructions contraignantes de la part des individus qu’il représente. Il doit se conformer aux décisions de la base, sous peine de révocation immédiate. Il n’est pas un représentant indépendant qui décide librement, comme nos députés actuels, mais un exécutant révocable. On comprend aisément les avantages d’un tel système : représentation réelle des administrés, résistance à la corruption, alignement des intérêts — et l’on comprend tout aussi bien pourquoi il est explicitement interdit en France par l’article 27 de la Constitution.
« La démocratie directe est réalisable dans les petites entités et elle subsiste encore dans les assemblées municipales de Nouvelle-Angleterre ainsi que dans certains cantons suisses. Il est évident que la démocratie directe, limitée par sa taille, a de bonnes chances d’échapper au caractère de la démocratie de masse. Nous devons également nous rappeler que même Rousseau ne considérait la démocratie comme souhaitable que dans de petites entités politiques. Dans de telles conditions idéales, l’anonymat et l’irresponsabilité peuvent être considérablement réduits. »
— Erik von Kuehnelt-Leddihn, Liberty or Equality
Au-delà du mandat impératif, c’est la taille des entités politiques qui détermine en grande partie la qualité de la représentation. Comme l’écrivait Kuehnelt-Leddihn, la démocratie directe est réalisable dans les petites entités car elle permet précisément la responsabilité. Carl Jung formulait la même intuition : « plus un corps social est petit, plus est grande l’individualité de ses membres, plus sont grandes leur liberté relative et les possibilités d’une responsabilité consciemment assumée. » Le seul modèle de gouvernance véritablement fonctionnel est celui qui est le plus décentralisé, le plus fragmenté, et qui donne le plus de libertés et de souveraineté aux individus.
Un archaïsme technologique
Le modèle représentatif n’est pas seulement philosophiquement questionnable, c’est aussi une relique des temps passés. Ce que l’on présente comme la forme la plus aboutie d’organisation politique est en réalité la moins pire des solutions techniques qu’ont trouvées les sociétés des 18ème et 19ème siècles pour rendre la démocratie de masse fonctionnelle. Ce monde était celui où la rapidité des communications était encore contrainte par l’espace, où les populations étaient relativement immobiles et où il était matériellement impossible d’envisager un vote direct à grande échelle. Ces contraintes n’existent plus.
Aujourd’hui, des communautés d’intérêts émergent qui ne sont plus soudées par leur appartenance commune à un même territoire. La technologie permet à des individus partageant les mêmes valeurs, les mêmes activités économiques ou les mêmes préférences de se constituer en corps politiques. C’est précisément cette recomposition spontanée de l’espace politique qui rend la démocratie représentative sur base géographique de plus en plus caduque. Non pas parce qu’une idéologie l’aura décrétée obsolète, mais parce que les individus peuvent désormais avoir plus d’intérêts en commun avec d’autres individus vivant à des centaines de kilomètres qu’avec leur propre voisin. La représentation géographique, héritée d’un monde où l’on se déplaçait à cheval, ne peut pas rendre compte de cette réalité nouvelle, et elle ne le fera pas.
« Une communauté forte, même virtuelle, repose sur une morale largement acceptée. Les périodes les plus prospères de l’histoire des sociétés sont généralement celles où la morale collective est pleinement partagée. Une telle morale remplit non seulement des fonctions spécifiques, telles que la réduction de la criminalité et le soutien aux structures familiales et sociales, mais elle donne également aux citoyens un sens et une direction. »
— L’Individu souverain
L’argument technologique ne règle pas à lui seul la question de la faisabilité d’une démocratie de masse et centralisée. Une démocratie directe numérique à grande échelle pourrait fort bien accélérer et aggraver les attaques contre la propriété, l’individu et les libertés. Plus d’information agrégée ne produira pas nécessairement de meilleures décisions collectives, car l’information et l’action humaine ne fonctionnent pas ainsi, comme l’expliquait Hayek. L’enjeu n’est donc pas de numériser la démocratie de masse, mais de profiter des nouvelles technologies pour la fragmenter en unités politiques plus petites et viables.
Ainsi, ceux qui souhaitent maintenir le modèle actuel en place savent très bien qu’il s’agit d’une méthode de gouvernance obsolète, dont le seul avantage est de filtrer et d’étouffer l’expression directe de chaque citoyen.
Le marché libre comme démocratie véritable
Il y a cependant une forme de démocratie qui n’a jamais souffert de ces défauts structurels, une forme dans laquelle tous les votes sont comptés — pour, contre, et les abstentions — sans délégation, sans intermédiaire et sans mandat en blanc : le marché libre. En consommant ou en s’abstenant de consommer, chaque individu influence directement la manière dont le capital est alloué et dont les entrepreneurs servent les besoins de la population. Ne pouvant s’extraire de la loi des profits et des pertes, ces derniers n’ont pas d’autre choix que de se soumettre à ces référendums quotidiens.
Mises, dans L’Action humaine, en donne la formulation définitive : en démocratie politique, seuls les votes émis pour le candidat majoritaire influencent le cours des événements — sur le marché, aucun vote n’est émis en vain. La minorité y est représentée aussi bien que la majorité, et la liberté y est indissociable de la responsabilité. C’est précisément ce lien entre liberté et responsabilité que la démocratie de masse est structurellement incapable de garantir. Elle promet l’expression de la volonté générale et produit la tyrannie des majorités passagères.
Cette réalité qui se vérifie quotidiennement sur le marché libre peut être extrapolée à la société entière. Si les individus choisissent avec leur argent quel bien acheter ou ne pas acheter, ils choisissent également, par leurs comportements et leurs associations volontaires, quelles institutions spontanées retenir pour leur propre vie.
« Il est erroné de prétendre isoler, parmi les activités humaines, certaines d’entre elles, qu’on appellera des activités économiques, c’est-à-dire celles qui donnent lieu à une expression matérielle ou monétaire. De ce point de vue, il n’y a pas de science économique proprement dite, mais une science de l’action humaine, ce que les économistes autrichiens appellent parfois la praxéologie. »
— Pascal Salin, Libéralisme
C’est la démocratie des morts de Chesterton, cette tradition vivante dans laquelle les choix sédimentés des générations passées constituent un suffrage que nulle majorité élue aujourd’hui ne devrait pouvoir invalider, et la quête continue de la vérité de Carlyle, qui refusait de soumettre la réalité au vote et donc de créer une « vérité consensuelle » contraire à la Vérité elle-même. Loin de penser que « tout est politique », le libéral pense au contraire que « tout est économie » dans le sens où nous appliquons les règles du calcul économique monétaire et comptable à tous les aspects de notre vie, ou plutôt l’inverse : que l’économie comptable n’est qu’une variante des choix et de l’action humaines qui caractérisent nos vies.
La démocratie véritablement représentative est donc à chercher ici même, dans les choix quotidiens que nous faisons individuellement et qui, pris dans leur globalité, viennent influencer durablement le collectif. La représentativité politique, fille de la loi positive, n’est qu’un palliatif imparfait, qui se heurtent frontalement à l’éthique libérale, individualiste, humaniste... et qui, mobilise la loi non plus pour protéger la propriété privée pour organiser sa spoliation.



