Déflation vs Inflation : la bataille invisible
Nous vivons un paradoxe étrange. Jamais dans l’histoire de l’humanité la technologie n’a progressé aussi rapidement que depuis les 50 dernières années... Pourtant les individus s’appauvrissent.
Nous vivons un paradoxe étrange. Jamais dans l’histoire de l’humanité la technologie n’a progressé aussi rapidement que depuis les 50 dernières années. Jamais les gains de productivité n’ont été aussi importants. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle révolutionne le travail intellectuel, l’automatisation transforme la production, Internet connecte instantanément des milliards d’individus. La technologie libère de plus en plus l’humain tout en améliorant considérablement son niveau de vie. Et pourtant, le niveau de vie stagne depuis plusieurs années, voire se dégrade. Il n’est pas rare aujourd’hui d’entendre dire que les jeunes vivront moins bien que leurs propres parents. Les familles peinent à vivre avec deux salaires là où un seul suffisait autrefois. Le pouvoir d’achat s’érode malgré des décennies de supposée “croissance”.
Face à ce constat, le reproche facile contre le “capitalisme” revient sans cesse. On accuse la cupidité des entreprises, la financiarisation de l’économie, la mondialisation. Mais ces accusations passent à côté du véritable coupable : un système monétaire défaillant qui ne permet pas à la monnaie de refléter la tendance naturelle du marché : la déflation. Historiquement, la déflation désigne l’appréciation naturelle du prix de la monnaie, son pouvoir d’achat, dans un contexte de hausse de productivité et de baisse des coûts de production. C’est, pour simplifier, cette tendance qui permet aux individus de continuellement bénéficier de meilleurs biens à des prix moins élevés.
En luttant contre ce phénomène au nom de la stabilité des prix, les banques centrales opèrent le plus grand vol silencieux du siècle, peut-être même de l’histoire de l’humanité.
Le vol qu’on ne voit pas
Dans les années 1960, un seul salaire suffisait à nourrir une famille, acheter une maison, épargner pour l’avenir. Ce n’était pas parce que les gens travaillaient plus dur qu’aujourd’hui. Ce n’était pas parce que la technologie était plus avancée. Au contraire, la productivité était bien moindre qu’aujourd’hui.
Pour s’en convaincre, il suffit simplement d’observer l’évolution de la productivité horaire des individus depuis 50 ans. La productivité horaire a doublé ou triplé depuis 1970, et augmenté de ~35 % depuis 1990 pour un individu occupant le même poste dans le même secteur de l’économie.
Posons-nous donc la question autrement : si nous laissions les gains de productivité se traduire par une hausse du pouvoir d’achat de la monnaie, comme ce fut le cas durant l’étalon-or, que se passerait-il aujourd’hui ? Il est probable qu’un mi-temps puisse faire vivre la même famille. Peut-être pourrions-nous travailler seulement trois jours par semaine. C’est ce qu’un monde capitaliste avec une monnaie saine permettrait.
Mais ce monde nous est refusé. Non par les entrepreneurs, non par le marché libre, mais par la manipulation monétaire des banques centrales qui neutralisent systématiquement les gains de productivité. Derrière l’impression de la monnaie fiat se cache une triste réalité : le vol organisé du temps et de l’énergie des individus. Individus qui travaillent toujours plus pour une monnaie qui se déprécie constamment.
La Grande Déflation : une leçon oubliée de l’histoire
Pour comprendre que la déflation n’est pas le monstre qu’on nous décrit, il suffit de regarder l’histoire. La véritable, et traditionnelle, définition de la déflation est l’augmentation naturelle du pouvoir d’achat de la monnaie causée par une hausse parallèle de la productivité et par une augmentation de la demande en monnaie. On parle alors d’appréciation de la valeur de la monnaie.
Un exemple connu est celui de la “Grande Déflation” entre 1865 et 1896, après la guerre de Sécession. Les États-Unis ont connu une longue période de baisse des prix, jusqu’à 50% sur certains biens comme l’acier, notamment due à la contraction monétaire liée au retour à l’étalon-or et à la fin des “greenbacks”.
Durant le dernier étalon-or international, entre 1880 et 1896 aux États-Unis, les prix baissent ainsi de 30% alors que le PIB augmente de 85%. Entre 1870 et 1896, les prix des biens de consommation chutent de 47%. Pendant ce temps, l’économie américaine connaît une croissance spectaculaire, l’industrialisation s’accélère, le niveau de vie des travailleurs s’améliore considérablement.
Cette période était-elle une catastrophe ? Au contraire. Elle a été l’une des plus prospères de l’histoire américaine. Les prix baissaient parce que la technologie permettait de produire plus avec moins. La quantité de monnaie en circulation ne suivait pas cette croissance de la productivité, car son émission échappait totalement au contrôle de l’État.
Et c’est précisément ce qui permettait aux travailleurs de bénéficier directement des gains de productivité. Leur salaire nominal pouvait rester stable, voire diminuer légèrement, mais leur pouvoir d’achat explosait. Un dollar de 1896 achetait deux fois plus qu’un dollar de 1870.
Cette leçon de l’histoire nous montre que la déflation n’est pas un danger, mais une bénédiction. Alors pourquoi les banques centrales en ont-elles fait leur ennemi juré ?
Neutraliser la déflation : la mission secrète des banques centrales
La suppression de la hausse du pouvoir d’achat de la monnaie, et donc de la baisse des prix, fait précisément partie du mandat des banques centrales. C’est leur mission principale : stabiliser les prix, c’est-à-dire maintenir la valeur relative de la monnaie dans le temps par rapport à la valeur des biens et services présents dans un système économique. Mais que signifie vraiment “stabiliser les prix” ? Cela signifie empêcher que la monnaie ne s’apprécie naturellement avec les gains de productivité. Cela signifie injecter suffisamment de monnaie nouvelle pour neutraliser la déflation naturelle qui devrait se produire dans une économie en croissance.
Le but est assez simple : empêcher que la hausse du prix de la monnaie ne vienne purger de l’économie les débiteurs devenus insolvables, aux premiers rangs desquels figurent les États. Dans nos économies actuelles dopées à la dette et au déficit, la déflation est tout simplement insoutenable pour les débiteurs. Elle les pousserait à la faillite, à disparaître, à “mourir”.
Autrement dit, la banque centrale utilise l’impression monétaire pour empêcher la baisse des prix des biens de consommation permise par les gains de productivité, la baisse des coûts marginaux du travail et de la production. Ces gains sont obtenus par les investissements des capitalistes et des entrepreneurs dans la structure du capital de la société. Mais au lieu de profiter aux consommateurs sous forme de prix plus bas, ils sont confisqués par l’expansion monétaire.
En effet, l’appréciation de la monnaie rend le coût du service de la dette de plus en plus élevé. Le financement de projets par le crédit devient alors absurde, ce qui représente le pire des scénarios pour les keynésiens. Lorsque la monnaie se déprécie (inflation), le coût de la dette devient moins lourd au fil des années. Tout le monde est ainsi encouragé à emprunter.
Comme le notait Guido Hülsmann, citant le rapport MacMillan qui a analysé en 1931 la crise financière mondiale : “Il n’est pas anodin que les auteurs du rapport aient reconnu et souligné que la déflation était avant tout un problème politique. Ils avaient parfaitement compris que la déflation amène la chute de l’establishment politico-économique, qui se nourrit de l’inflation et de la dette, et qu’elle provoque ainsi un renouvellement des élites.”
Voilà la vraie raison de la guerre contre la déflation : elle menace les privilèges de ceux qui vivent de la dette et de l’inflation. C’est une question de pouvoir, pas d’économie.
La machine à croissance artificielle
Purger les débiteurs insolvables reviendrait à mettre à terre l’économie fiat. En effet, comme l’explique Jeff Booth dans son livre Le Prix de Demain, l’économie fiat est une machine artificielle dans laquelle chaque pays se voit assigner un rôle (consommateur, exportateur...) afin que tous puissent activer une variable différente génératrice de “croissance”.
Le PIB mesure quatre choses : les dépenses publiques, les investissements, la consommation et les exportations nettes. Problème ? Ces flux sont facilement manipulables via l’impression monétaire. Le résultat est alors évident : chaque juridiction monétaire joue sur ses différents leviers pour doper son PIB. Certains deviennent les producteurs du monde, les autres les consommateurs. Les pourcentages de croissance reflètent donc des réalités très différentes. On dope artificiellement le PIB sans créer de richesse réelle. Au contraire, on détruit le capital.
Cette machine artificielle repose sur un outil fondamental : les monnaies fiat à cours flottants. En réalité, ces monnaies impliquent plusieurs réalités néfastes pour l’économie. Elles sont contrôlées par les banques centrales et l’autorité publique, des autorités historiquement faillibles et corruptibles qui ont sans cesse manipulé la monnaie à leur avantage. Elles détruisent la neutralité monétaire, qui est nécessaire à l’émergence de prix de marché libres reflétant les préférences réelles des acteurs économiques, des signaux essentiels pour les entrepreneurs. Elles créent un calcul économique imparfait, qui génère des allocations de capital inefficaces et des cycles inévitables de faux boom économiques et de corrections brutales (récessions). Elles rendent impossible la mise en place d’une véritable division du travail et d’une spécialisation des compétences globales, tout en créant des frictions inutiles à la liberté des transactions internationales (coût de conversion monétaire, taux de change, etc.).
Mais alors, pourquoi ne voyons-nous pas d’hyperinflation malgré des décennies d’impression monétaire massive ? La réponse se trouve dans une bataille invisible entre deux forces contraires. L’absence d’augmentation spectaculaire des prix malgré une forte impression monétaire s’explique tout simplement par le fait que la technologie et l’innovation sont des forces déflationnistes considérables qui permettent d’améliorer le niveau de vie des individus, malgré l’inflation des banques centrales qui agit comme une force contraire à cette tendance. Au cours des trente dernières années, le monde n’a jamais connu une telle pression déflationniste : émergence d’Internet, entrée sur le marché capitaliste de millions d’individus à la suite de la chute de l’URSS en 1991, puis ouverture des marchés asiatiques, dont la Chine en 2001. Aussi, sur la même période, le monde n’a jamais connu une telle augmentation de la masse monétaire.
Nous pouvons envisager le problème sous un autre angle : les banquiers centraux ont minutieusement planifié l’inflation de la masse monétaire afin qu’elle suive parfaitement les gains de productivité et la baisse des coûts de production rendus possibles par l’innovation. En suivant leur mandat de “stabilité” des prix, les banques centrales empêchent la monnaie de gagner en pouvoir d’achat avec le temps, ce qui empêche les consommateurs de consommer plus et mieux avec la même somme d’argent.
C’est ainsi que fonctionne notre système économique actuel : d’un côté, des forces déflationnistes naturelles et massives qui devraient enrichir tout le monde. De l’autre, une manipulation monétaire tout aussi massive qui neutralise ces gains. Le résultat ? Des prix apparemment “stables”, mais un pouvoir d’achat constamment volé.
La déflation comme force civilisatrice
Dans un monde normal dans lequel la monnaie est rare, à l’image des autres biens qui nous entourent, le phénomène déflationniste serait la norme. Dans un tel monde, les incitations des individus changeraient radicalement. Le financement de projets par l’endettement deviendrait aussi anecdotique et curieux qu’un financement actuel par une épargne préalablement constituée.
La déflation reconnecte le monde monétaire au monde réel. Elle reconnecte également les individus à la réalité de l’économie, celle de la recherche de la meilleure allocation de la rareté dans le système productif. Elle encourage ainsi la société à repenser totalement son rapport au monde et à la monnaie.
Épargner plutôt qu’emprunter devient la meilleure option. La préférence temporelle s’oriente de plus en plus vers le futur. Les relations entre individus se redessinent. Les familles se ressoudent. Les solidarités traditionnelles redeviennent essentielles. C’est toute la leçon de Hülsmann sur les bienfaits de la déflation et sur les effets dévastateurs de l’inflation sur les valeurs, les mœurs et le processus de civilisation.
Au lieu d’une société construite sur la consommation immédiate financée par la dette, nous aurions une société construite sur l’épargne, l’investissement patient, la transmission intergénérationnelle. Rappelons que la déflation est uniquement mauvaise pour un système qui ne vit que par la dette. En dehors de ce paradigme, la déflation est l’une des plus grandes forces libératrices pour l’humanité. Il faut tout le gavage universitaire, intellectuel et normatif pour arriver à se persuader du contraire.
Un choix de civilisation
Nous sommes à un moment charnière de l’histoire monétaire. D’un côté, le système fiat agonisant qui tente désespérément de maintenir son emprise par une inflation toujours plus agressive. De l’autre, la possibilité d’un retour à une monnaie saine qui permettrait enfin aux gains de productivité de profiter à tous.
Le débat autour de la déflation n’est uniquement pas technique, aujourd’hui les monnaies numériques comme Bitcoin rendent le modèle déflationniste viable grâce à une suffisante divisibilité de son unité monétaire. C’est un débat politique et moral. C’est le choix entre un système qui enrichit les débiteurs aux dépens des épargnants, qui récompense la consommation immédiate plutôt que l’investissement patient, qui confisque les fruits du progrès technique pour maintenir à flot des États surendettés et des élites corrompues.
Ou un système qui respecte le temps et le travail des individus, qui permet à chacun de bénéficier des avancées technologiques, qui encourage l’épargne et la construction pour l’avenir, qui reconnecte l’économie au monde réel. La prochaine fois que vous entendrez un économiste mainstream vous mettre en garde contre les “dangers de la déflation”, souvenez-vous de ce qu’il défend vraiment : un système où votre travail est sans cesse dévalué et où les gains de productivité vous sont confisqués.
La déflation n’est pas l’ennemie. C’est la libération. La seule question est de savoir si nous la choisirons consciemment, ou si elle s’imposera à nous dans le chaos d’un système fiat qui s’effondre.



