Curtis Yarvin et la néoréaction (NRx)
Yarvin se présente comme un libertarien convaincu, mais profondément déçu. Pour lui, le libertarianisme est une évidence théorique qui n’a jamais pu être appliquée en pratique.
Dans sa dernière vidéo, Ego Non évoque la pensée néoréactionnaire de certains penseurs comme Curtis Yarvin. Ce dernier est très intéressant et sa pensée peut être résumée parfaitement en un point fondamental concernant le libertarianisme : celui-ci est un luxe permis uniquement quand d’autres socles de certitudes et de libertés sont déjà acquis, c’est-à-dire quand des institutions spontanées solides et des corps intermédiaires forts existent (morale, religion, famille, confiance communautaire...), nécessairement en dehors de l’État.
Un libertarien désabusé
En 2007, Curtis Yarvin lance son blog Unqualified Reservations sous le pseudonyme Mencius Moldbug. Dès son premier texte, A Formalist Manifesto, il annonce clairement son projet politique. Yarvin se présente comme un libertarien convaincu, mais profondément déçu. Pour lui, le libertarianisme est une évidence théorique qui n’a jamais pu être appliquée en pratique. Pourquoi ? Tout simplement parce que celui-ci se heurte à une réalité brutale : toutes les conditions préalables à la réussite du libertarianisme ne sont jamais toutes remplies. Que ce soit la liberté économique, la garantie des droits de propriété, l’éducation des individus et la pluralité réelle des opinions.
C’est le reproche qu’il fait par exemple à Ludwig von Mises et à Murray Rothbard : ne pas suffisamment bien définir les moyens permettant l’émergence de sociétés libres et individualistes. Autre critique importante, l’identification par certains libéraux de la démocratie comme condition nécessaire à l’avènement de cette société libre. Au contraire, pour Yarvin, la démocratie n’est qu’un régime politique parmi d’autres. Elle est même le régime politique le moins désirable si l’objectif final est de tendre vers les idéaux libertariens. Sur ce dernier point, il rejoint Hoppe et sa critique magistrale de la démocratie dans “Démocratie, le Dieu qui a échoué”...
Cette critique de la démocratie n’est d’ailleurs pas nouvelle, Curtis Yarvin rejoint ici une autre tradition bien française : les libéraux français du 19ème siècle.
Le libertarianisme ne peut advenir dans une société en décomposition
Les libéraux classiques, de Benjamin Constant à Gustave de Molinari, et les paléolibertariens modernes comme Hoppe ne disent pas autre chose. Ils comprennent tous que le libéralisme suppose des fondations culturelles et morales préexistantes. Sans ces fondations, sans cette infrastructure spontanée, sociale et morale, une société libre ne peut tout simplement pas émerger, ni atteindre un haut degré de perfectionnement, ni même perdurer.
Yarvin fait le même constat que les libertariens et les libéraux classiques sur la démocratie : le règne de la tyrannie des masses, la poussée égalitariste qui ne peut se faire qu’au détriment des libertés individuelles, la dérive interventionniste inévitable du processus démocratique. Sa vision de l’histoire, non téléologique, est également la bonne et ne diffère pas tellement de celle des penseurs libéraux. Si Yarvin rencontrait aujourd’hui des penseurs comme Tocqueville, Bastiat, Carlyle, Kuehnelt-Leddihn, Acton ou Dunoyer, peu de choses les différencieraient sur ces questions… La défense systématique de la démocratie apparaît chez les “libéraux” bien plus tard, au même moment où le terme de libéralisme est d’ailleurs dévoyées par les sociaux-démocrates.
Ce qui différencie Yarvin des libertariens plus classiques, c’est qu’il est un homme pragmatique de notre temps et qu’il constate que la dissolution avancée des corps intermédiaires et de la morale empêche toute implantation durable d’une société libérale dans laquelle la confiance est possible. Dans une société où la confiance a disparu, où les droits naturels ne sont plus respectés, où les institutions spontanées se sont effondrées, le projet libertarien devient une utopie. Yarvin s’appuie en grande partie sur l’étude de l’histoire pour asseoir sa thèse, puisant et triant parmi les penseurs oubliés et mis au ban pour identifier non pas ce qui fait consensus, mais ce qui est éternellement vrai, en tout temps et en tout lieu.
Le néocaméralisme : vers un État-entreprise
C’est pourquoi Yarvin est avant tout un pragmatique. Étant donné qu’un monde libéral ou libertarien suppose une société déjà solide, vers quel type de gouvernement tendre ? Sa réponse est assez simple : revenir au type de gouvernement le moins dangereux pour les libertés individuelles, où personne ne cherche à vivre aux dépens des autres, ou en tout cas, le moins possible. Pour lui, ce type de gouvernement est la monarchie.
Yarvin nomme son modèle “néocaméralisme”, en référence au caméralisme de Frédéric II de Prusse. Cette théorie, purement mercantiliste, considère l’État monarchique comme un administrateur économique, visant l’efficacité par-dessus tout. Il imagine un État structuré comme une entreprise, dirigé par un Roi, véritable chef d’entreprise, où les citoyens seraient actionnaires et où la gouvernance reposerait sur l’efficacité et les résultats produits plutôt que sur un consensus démocratique inefficient et inopérable. Un consensus démocratique, qui est avant tout le consensus de ses élites permanentes, insufflé à la masse pour reprendre le concept de Yarvin de “Cathédrale”.
Les États deviennent des prestataires de services pour les individus, rien de plus. Il faut pour cela que les individus soient libres de deux choses : libres de sortir du système que l’État impose et libres de quitter une juridiction politique pour une autre, qui les traitera mieux. C’est la possibilité de l’opt-out. Le monarque n’est donc pas un tyran, il est jugé sur ses actions et sanctionné de la manière la plus efficace qui soit : par le marché lui-même, qui vote non pas périodiquement à des élections fantoches, mais quasi instantanément avec son capital et ses pieds.
Ici, impossible de ne pas mentionner les historiens Baechler, Bauer, Raico etc pour qui la “possibility of Exit” caractérisait l’époque féodale en Europe et permis le “miracle européen”. Autrement dit, cette possibilité de sortie est la capacité qu’avait un individu de quitter un territoire pour un autre, un suzerain pour un autre. Les cités-États italiennes de la Renaissance et le Saint-Empire romain germanique en sont le parfait exemple. À ces époques, le concept de nationalité n’existe pas, l’Europe est culturellement et religieusement homogène. Cette possibilité de sortie dans la grande mosaïque féodale constituait une contrainte permanente et réelle pour les seigneurs. Elle les incitait à modérer leur pouvoir et leur prédation fiscale pour éviter de perdre leurs sujets les plus fortunés et qualifiés, qui constituaient une source de richesse certaine.
Aujourd’hui, les cités-États comme Dubaï ou Singapour forment ces prototypes de futurs États néocaméralistes. Des espaces où “l’absence de politique”, ou sa présence ultra-minimale, permet une prospérité économique maximale. Cela est somme toute tout à fait logique car, pour reprendre les mots de Hayek, plus l’État planifie, moins les individus peuvent à leur tour planifier leur vie.
Libérer l’information
Le néocaméralisme de Yarvin symbolise très vraisemblablement le modèle post-État-nation qui va émerger, et qui émerge déjà dans certaines parties du monde. Celui-ci résonne également avec d’autres initiatives comme celle du Network State de Balaji. Il s’agit de tendre vers une mosaïque d’États-entreprises, décentralisés, éclatés et pluriels, au service des individus et non l’inverse. C’est ce que Yarvin nomme le Patchwork. Un autre point important : l’identification claire des responsables. Le modèle néocaméral implique une vraie chaîne causale retraçable, avec de vrais responsables identifiables en cas de mauvaise gestion. Précisément le contraire de la démocratie moderne où la responsabilité se dilue toujours plus et volontairement dans le processus bureaucratique et administratif.
En fin de compte, Yarvin nous rappelle une vérité inconfortable : le libertarianisme n’est viable que dans une société déjà civilisée, où la morale et la confiance règnent. Donc où les libertés s’émancipent d’elles-mêmes et où l’entropie, l’incertitude, est au plus bas. Sans ces prérequis, les individus sont condamnés à choisir entre deux formes différentes d’autorité : les sociétés autoritaires, ce que Yarvin appelle les sociétés de type 1, où le synopsis est imposé par l’État, et les sociétés démocratiques de masse, ou sociétés de type 2, où le synopsis et le consensus sont ceux des élites qui imprègnent durablement les esprits de la masse, et celle de l’État lui-même, grâce à son monopole informationnel.
L’idéal est de tendre vers ce que Yarvin appelle les sociétés de type 3, c’est-à-dire les sociétés ouvertes, où règne la concurrence dans tous les domaines : entre les États, les entreprises, les idées, les opinions, les entrepreneurs... C’est uniquement de cette manière que le vrai pourrait être découvert et sélectionné par le marché. Comme le disait Montaigne en citant Démocrite, “la vérité n’est pas cachée au fond des abîmes”, elle nous entoure. Nous sommes nés pour la rechercher, l’atteindre est une autre affaire... Mais c’est l’affaire d’individus libres, pas de la masse, ni celle de l’État. Cette quête doit être laissée aux hommes, qui s’organiseront naturellement pour la chercher, la trouver et la préserver. Aujourd’hui, Internet et les réseaux permettent à cette nouvelle restructuration du pouvoir d’émerger.
__
Retrouvez les écrits de Yarvin Curtis en français chez Rage Culture.


